21.06.2011 Les questions posées par les calotypes mis en vente par Artcurial Deauville mènent aux sources de l’invention du négatif papier ciré et au témoignage de Moutrille

Crespy avec trace de pouce gras

Le ou les photographes du « dimanche 23 juillet » avaient utilisé de vieux papiers, des rochers sans âge et un procédé dit primitif pour réaliser leurs compositions séduisantes et quelque peu répétitives.

Un procédé primitif du négatif papier mais déjà considérablement amélioré par l’emploi de cire d’abeille. Or cette amélioration est assez mal datée même si l’affaire Crespy justifie maintenant de rechercher et de vérifier avec précision la chronologie des inventions et des usages.

Un négatif sur papier ciré suivant le procédé décrit par Gustave Le Gray est une feuille de papier imprégnée de cire d’abeille ordinaire fondue. Elle est ensuite et ensuite seulement immergée dans une solution d’iodure et de bromure de potassium, puis sensibilisée avec une solution de nitrate d’argent.

L’ avantage consiste à pouvoir préparer à l’avance les négatifs, et donc ne plus être dépendant de la proximité d’un laboratoire complet. Elle permet par exemple de se rendre en forêt photographier un rocher, ou encore de préparer une série de papiers pour une séance de prises répétées.

Outre cette mobilité offerte aux opérateurs calotypistes, le procédé à la cire rend les négatifs papiers plus transparents et comme le dit Gustave Le Gray dans son Traité Nouveau Théorique et Pratique de photographie de donner des demi-teintes parfaites :

Traite nouveau

« La cire vierge a pour l’iode à peu près la même affinité.

Une solution chaude de gélatine appliquée sur le papier en même temps que l’iodure et les autres sels laisse un encollage qui ne se redissout pas également à froid.

J’ai indiqué le premier ce mode de préparation en 1849, en donnant la colle de poisson, qui est la gélatine la plus pure.

L’albumine forme aussi un excellent encollage par la propriété qu’elle a de de devenir insoluble par la chaleur (70 degrés environ), par les acides et par l’alcool. (…)

Les résines, le camphre, le gluten fermenté dissous dans l’alcool, forment aussi d’excellents encollages par leur insolubilité dans l’eau. Le collodion jouit de la môme propriété …

En principe général, pour qu’un encollage soit parfait pour les papiers photographiques, il faut qu’il puisse se dissoudre dans le même liquide qui contient les préparations préliminaires, et qu’il devienne ensuite par la dessiccation insoluble dans les autres préparations à subir. L’amidon, l’inuline, la glycyrrhizine, la gélatine, le mucilage de graine de lin, le sucre de lait, le sérum, l’albumine animale et végétale dissous dans l’eau, les résines, le camphre, le gluten fermenté et le collodion dissous dans l’alcool, jouissant de ces propriétés, se trouvent donc excellents.

La cire vierge, devenant perméable aux liquides après un séjour de quelque temps dans un bain de sels alcalins, forme aussi un des meilleurs encollages , qui, en môme temps, n’exclut pas les autres. Elle met le papier dans un état parfait pour recevoir les préparations, et lui permet d’en recevoir l’action pendant un temps très-considérable sans s’altérer ni se désagréger« .

Pour être plus précis, les photographes membres de la SFP préparant l’Exposition  Universelle, 1889 font un appel public aux témoins de ces premières heures. Et un seul témoignage surgira, précieusement retranscrit dans le bulletin de la Société :

Moutrille 1

Souvenirs de Ernest Moutrille publiés dans le Bulletin de la SFP :

Moutrille 2

«M. Davanne, J’ai appris par M. Varaigne, Président de la Société photographique de Limoges, que vous étiez à la recherche de clichés photographiques sur papier ciré et de documents sur l’origine de ce procédé.

J’étais très lié avec Mestral, qui m’a cédé son atelier et tous ses clichés. Je vous en envoie quelques-uns, que je suis très heureux de vous offrir s’ils peuvent vous être utiles. Quant aux renseignements, ceux qui restent dans ma mémoire sont assez vagues et très incomplets. Voici ce que Mestral me racontait: travaillant un jour chez Legray, avec lequel il était en rapports quotidiens, il avait posé par mégarde un pain de cire blanche sur la boîte à brome qui leur servait pour le daguerréotype, dont ils s’occupaient beaucoup.

Ils furent très surpris de voir se dessiner sur ce pain de cire, qui s’était recouvert de vapeurs de brome, la silhouette de la croisée de la chambre qu’ils occupaient. Immédiatement, ils ont frotté de cire une feuille de papier et l’ont traitée comme une plaque daguerrienne; ils obtinrent ainsi un semblant d’image.

Très peu chimistes l’un et l’autre, ils en seraient restés là s’ils n’avaient été faire part de leur résultat à M. Regnault, de l’Institut, qui les félicita de leur découverte et leur conseilla de plonger leur feuille de papier ciré dans un bain d’iodure, puis dans un autre bain de nitrate d’argent; ce qui fut fait et réussit si bien que M. Regnault, qui s’intéressait beaucoup à eux, leur fit obtenir du Ministère des Beaux-Arts la commission d’aller faire la photographie de tous les monuments historiques de France.

Le Gray Mestral Aubeterre

C’est ainsi que, fort peu maîtres de leur procédé, ils sont partis avec une voiture portant et leur personne et tous leurs appareils, pour faire le tour de la France, s’arrêtant partout où ils trouvaient ou un vieux souvenir ou un monument historique à reproduire. C’est cette collection que Mestral m’a cédée et dont je vous envoie quelques épreuves. Je le répète, Monsieur, tous ces renseignements sont très vagues: il y a 35 ans au moins que Mestral me les a racontés et je n’y ai attaché, à cette époque, que très peu d’importance.

MM. Aguado, Vigier et Bayard étaient très liés avec Legray et Mestral, et partageaient fort souvent leurs travaux ; ils pourront, je crois, vous donner plus de renseignements que je ne puis le faire. Agréez, Monsieur, mes plus affectueuses salutations. E. Moutrille»

Ce témoignage indique aussi le rôle essentiel joué par Regnault, et éclaire la nature de l’album conservé à la SFP, contenant un portrait de jeune femme très proche du portrait daguerrien identifié comme Madame Le Gray.

Remarquons l’enchaînement des évènements : Le Gray et Mestral révèlent des daguerréotypes (quels daguerréotypes ?) aux milieu de vapeurs métalliques, quand ils font l’observation fortuite de la formation d’une image sur un pain de cire blanche d’abeille.

Le chimiste Regnault les accueille, les écoute, leur explique ce qu’ils ont découvert et la portée de leur innovation. Ils la partagent (en particulier avec Le Secq dès juin 1848). Victor Regnault, observant cette générosité scientifique leur fait obtenir bientôt la première commande de la jeune république à des opérateurs de la nouvelle invention : deux places dans la Mission héliographique du printemps 1851. C’est dans cette ambiance qu’ils fondent ensemble la Société Héliographique (janvier 1851) puis participent à l’aventure du journal La Lumière (février 1851).

Moutrille rassemble ces souvenirs plus de trente ans après avoir acquis de Mestral son atelier de photographies. En 1856, Mestral a abandonné la photographie et Paris, sans laisser d’explications ni de témoignage alors que son ami Le Gray vient de perdre son indépendance en acceptant de travailler pour un riche et vieux commanditaire, Barnabé Louis Gabriel Charles Malbec de Montjoc, marquis de Briges (1784-1857), dont les deux fils héritiers et apprentis-naufrageurs pousseront Le Gray à la faillite quatre ans plus tard afin de mieux se saisir de son affaire.

 

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