30.04.2015 Gustave Le Gray par Nadar (French text, Paris-Photographe, 1887)

Paris Photographe

“Gustave Le Gray était peintre, élève de cet atelier ­alors célèbre où « le père Picot » poursuivait, le der­nier, les traditions de l’école des David, Gérard et Girodet. « Le père Picot » comptait pour l’une des constellations dans le ciel gris de M. Paul Delaroche et de l’autre « père », le père Ingres – « ce Chi­nois, disait Préault, égaré dans les rues d’Athènes ».

C’était l’heure de ce qu’on appelait, grands dieux ! « le Paysage historique », et pendant qu’on huait Géricault et qu’on se cabrait devant Delacroix, le père Picot tenait tout aussi convenablement qu’un autre sa place en cette pléiade fuligineuse où les étoiles s’appelaient Alaux, Steuben, Vernet et autres gloires du musée de Versailles. — Les impressionnistes nous ont balayé tout cela, et qui pourrait leur en vouloir, malgré quelques torts ? S’il reste un médaillé de cette Sainte-Hélène, encore récalcitrant à l’école du plein air, s’il en est un dernier que notre brave Manet, d’abord si conspué, effarouche encore, que celui-là se console à recontempler Le Serment des Horaces, L’Enlèvement des Sabines et Atala sur la tombe de Chacras.

serment des horaces

Mais l’Ecole s’opiniâtrait, tenant bon, et Le Gray s’y trouvait mal aise. L’aliment lui était insuffisant et l’estomac robuste de ce petit homme à l’esprit inquiet voulait autre chose que le sempiternel navet bouilli dans la guimauve. Tout jeune père de famille, se débattant sans relâche entre l’obsédant besoin de produire, les embarras de la vie matérielle et des chagrins intimes, cet agité s’énervait à se consumer stérilement sur place dans son atelier du chemin de ronde de la barrière Clichy.

Il avait toujours eu attraction vers la chimie et la peinture ne lui avait pas fait abandonner le laboratoire où, à côté de son atelier, il poursuivait le secret de la confection des couleurs définitives, immutables, fabrication trop abandonnée, selon lui, à la cupide indifférence des marchands. C’est sur cette étape du chemin de Damas qu’il fut subitement illuminé du premier rayon allumé par Poitevin. S’il s’en trouvait un parmi nous que la merveilleuse trouvaille de Niepce devait saisir, c’était lui. La photographie le sifflait. Le Gray accourut, et presque aussitôt il publiait, le premier, je crois, une Méthode des procédés sur papier et sur verre. – Le sort en était jeté : il ne restait plus du peintre que le goût exercé par l’étude, une accoutumance, une science de la forme, la pratique des effets et dispositions de la lumière, sans parler de notre vieille connaissance des agents et des réactions chimiques, le tout au profit du photo­graphe.

Et il n’était que temps que l’Art vînt s’en mêler un peu, car la photographie naissante à peine commençait déjà de tourner mal.

Paris et nos départements ne connaissaient alors qu’une maison : Mayer et Pierson ; de tous points on affluait là. Mais les deux hommes qui avaient créé cette maison, intelligents d’ailleurs, se trouvaient, d’origine et de par leurs métiers antérieurs, par trop étrangers à toute esthétique.

Leur fabrique de portraits installée en plein boulevard s’en tenait très profitableraent à une seule manière el même à un format à peu près unique, singulièrement pratique pour les petits espaces de nos logements bourgeois. Sans s’occuper autrement de la disposition des lignes selon le point de vue le plus favorable au modèle, ni de l’expression de son visage non plus que de la façon dont la lumière se trouvait éclairer tout cela, on installait le client à une place invariable et on obtenait de lui un unique cliché, terne et gris, à la va-comme-je-te-pousse.

L’épreuve à peine lavée passait aussitôt sur l’établi du peintre assermenté de la boutique, lequel avait pris ses notes, notes sommaires comme celles d’un passe port : teint ordinaire, yeux bleus ou bruns, cheveux châtains ou noirs, — et la chose, — payée d’avance, — vous était livrée tout encadrée et ficelée, sous en veloppe. A peine avait-on le droit d’ouvrir le paquet avant d’avoir regagné la porte. Les réclamations n’étaient pas admises, sauf, par faveur tout excep tionnelle, quand une cliente avait reçu comme son portrait celui d’un client d’elle inconnu; mais il u’eiîl pas fallu y revenir. Dans ce renouvellement débordant des besognes quotidiennes, on n’avait pas le temps de s’arrêter à ces vétilles.

Le peintre spécialiste qui gagnait très largement sa vie à fabriquer ces enluminures était un tout pe tit brave homme, très doux sous son allure forfanle et même formidable. Il s’appelait Balue et n’était pas sans quelque valeur. Pour se délasser de ses jour nées el so venger de ses aquarelles en grisailles Mayer el Pierson, il se retrouvait chez lui coloriste forcené et inondait le passage Joufroy (qui venait tout exprès de s’ouvrir) de petits pastels féroces, des Diaz enragés avec des femmes en carmin pur dans des paysages fantastiques aux terrains pistache, sous des arbres bleus par des ciels nacarat.

Mais à tout cela, si la photographie proprement dite n’avait rien à voir, elle courait risque d’avoir tout à perdre. Les peintres qui l’avaient accueillie avec défiance revenaient de leur appréhension pre mière et ne se faisaient pas faute de la traiter avec un suprême dédain.

Il fallait sans autre délai que la Photographie se dégageât des Infidèles, des travestissements infligés, et qu’elle se montrât telle qu’elle avait h se laisser voir, sans voiles comme la vérité.

Juste à point Le Gray était apparu et simultané­ment avec lui les frères Bisson, Adrien Tournachon et un quatrième dont il nous faudra bien aussi un peu parler, puis bientôt le sculpteur Adam Salomon, Numa Blanc, les peintres Adolphe, Berne-Bellecourt, L. de Lucy ; les caricaturistes Bertall, Carjat, etc., etc.

Facilement à cette première heure d’enthousiasme Le Gray avait trouvé un riche commanditaire, le comte de Briges, qui pour l’installer loua au prix fort un cubage déterminé d’air ambiant au-dessus de notre zone parisienne.

Je ne plaisante pas. Cette contenance intangible, du coup convertie en matière des plus palpables et bien sonnantes, s’était rencontrée en place de combles au-dessus d’une grande bâtisse en cage à poules, seule défaillante parmi toutes les maisons du riche Paris, somptueusement construites en pierres de taille.

Mais cette maison, qui n’est pas une maison et rapporte autrement mieux qu’une maison, cette baraque fatidique mérite sa petite page d’histoire…

(à suivre)

asuivre

Elle était inexorablement vouée à la photogra­phie.

Tel, pour la tragédie, ce temple grec de l’Odéon, qu’il suffit de retourner comme une peau de lapin pour obtenir incontinent à l’intérieur le classique décor cher aux trois unités.

L’architecture en question, qui n’eut pas à épui­ser l’imagination de l’architecte, se dresse en un périmètre fort intéressant à l’angle du boulevard des Capucines et de la rue Saint-Augustin – juste à la place qu’occupait en 1848 le ministère des Affaires étrangères devant lequel partit, au soir du 23 février, le coup de feu qui suffit pour faire écrou­ler le trône de Louis-Philippe, si solide, semblait-­il. Tant il est vrai que se fier à l’apparence ne vaut. A cette époque – et ceci paraîtra surprenant aujourd’hui, à moins de soixante ans de distance -, le quartier de la Madeleine était assez peu fré­quenté et ses quelques boutiques y étaient aussi modestes que rares les promeneurs. Le vaste ter­rain fut donc acheté pour un morceau de pain, comme on dit, et non moins économiquement, acquéreur, une vieille baronne fort entendue en affaires, s’en tint à y aligner de la façon la plus sommaire une suite de boutiques, identiquement surmontée d’un simple étage en compartiments cubiques.

Advint juste à point le mouvement indiqué de Paris sur l’Ouest. En ces choses et en toutes, l’as­cension comme la chute s’accélère à mesure de la vitesse acquise. De bonne, la place devenait excel­lente. Il y avait là, sur une portée qui se chiffrait par nombre de dizaines de mètres et au premier au-dessus de l’entresol, une terrasse en plein nord que la photographie ne pouvait manquer de gui­gner tout d’abord.

Presque simultanément, deux grands ateliers, dont celui de Le Gray, s’y élevèrent, laissant entre eux deux la place à la photosculpture qui vint s’y installer avec M. de Marnhyac, pendant qu’au rez­-de-chaussée les frères Bisson, commandités par les Dollfus de Mulhouse, ouvraient une somptueuse boutique où s’étalaient devant le public émerveillé leurs belles épreuves de la bibliothèque du Louvre et des vues de la Suisse, en dimensions jusque-là inconnues. Marville seul (encore un peintre !) put alors les égaler dans les collections si remar­quables laissées par lui aux archives de la Ville.

C’était la première période du procédé humide : celui qui a passé par les amertumes du collodion reste encore ébahi devant l’impeccable exécution de ces immenses clichés. Les frères Bisson avaient su dénicher et former au laboratoire un simple garde municipal qui, à bras tendu, couvrait d’un jet – sans un retour, sans une coulure, sans un bouil­lon, sans un grain de poussière une glace d’un mètre sur quatre-vingts à bras tendu. Ce brave homme, qui eut son heure de célébrité relative, mérite peut-être d’avoir son nom gardé dans cette légende : il s’appelait Marmand.

La boutique des Bisson fit fureur. Ce n’était pas seulement le luxe extraordinaire et le bon goût de l’installation ni la nouveauté et la perfection des produits qui arrêtaient le passant : il trouvait intérêt non moins vif à contempler à travers le cristal des devantures les illustres visiteurs qui se succédaient sur le velours oreille d’ours du grand divan circu­laire, se passant de main en main les épreuves du jour. C’était en vérité comme un rendez-vous de l’élite du Paris intellectuel : Gautier, Cormenin Louis, Saint-Victor, Janin, Gozlan, Méry, Préault, Delacroix, Chassériau, Nanteuil, Baudelaire, Pen­guilly, les Leleux – tous ! J’y vis, par deux fois, un autre amateur assez essentiel en son genre, M. Roth­schild – le baron James, comme on l’appelait -, fort affable d’ailleurs et qui achevait déjà de ne plus se faire jeune. Et tout ce haut personnel d’état-­major, au sortir de chez les Bisson, complétait sa tournée en montant chez le portraitiste Le Gray.
Mais n’est pas or tout ce qui reluit. Ce public si brillant, de premier cartel, paye d’ordinaire en une autre monnaie que la monnaie courante et, Rotsh­child à part, n’est pas précisément celui qui met le charbon sous la marmite.

Or, pendant qu’en haut l’excellent Le Gray, généreux comme tous les pauvres gens, épuisait ses produits et ses cartonnages à combler gratis d’épreuves chacun de ses visiteurs, en bas, les braves Bisson faisaient de même – c’est si bon de donner ! – si bien qu’à la boutique comme sur le toit, les deux commanditaires manifestaient une certaine agitation et quelque commencement de fatigue inquiète à toujours verser sans jamais recevoir. Les dépenses d’installation s’étaient déjà trouvées dépasser les prévisions ordinaires, car l’immeuble où nous nous rencontrons justifiait plus que n’importe quel autre son nom d’immeuble. En effet, aux boutiques comme à l’unique étage, rien que les plâtres des quatre murs derrière les vitres au plus économiquement choisies. Libre était aux locataires de revêtir ces murailles nues de riches papiers, voire de tentures, de remplacer le verre par Saint-Gobain, de s’offrir des cheminées s’ils étaient frileux et même, dit-on, de se creuser des caves s’ils avaient besoin de sous-sol. Une gestion plus que stricte, véritable école des Pro­priétaires, s’en tenait à leur louer la place : rien de plus. C’était un « principe » – et tout esprit ferme en ses desseins sait ce que c’est qu’un principe. Au surplus, nul n’eût eu droit à se plaindre : on n’avait en vérité forcé personne. Chaque preneur avait été à même d’apprécier si la main dans laquelle il allait mettre la sienne était par trop crochue – cha­cun avait eu le droit d’opter, parfaitement libre, après avoir flairé la chose, d’entrer ou de fuir.

Le Gray, lui, avait été moins favorisé encore que nos Bisson. Il n’avait même pas eu à essuyer les plâtres, puisque pour lui il n’y en avait pas ; il avait dû les fournir. On ne lui louait sur ce toit vierge que la place pour les mettre – un carré d’at­mosphère, de ciel ouvert, dont il avait à se faire sa maison -, en bons et valables matériaux, s’il vous plaît, bien et dûment soupesés par l’architecte de la propriété, un rude œil !

De tels impedimenta du début, même de ces formidables frais d’installation – qui vous suivront et poursuivront jusqu’au bout, implacables comme tout péché originel -, peut-être eût-il encore été possible de se tirer, mais à la condition première d’avoir à haut degré ce je ne sais quoi, ce don terre à terre et divin qu’on appelle l’esprit commercial. Or c’est précisément cet esprit-là qui faisait défaut à ce bon Le Gray et aux non moins excellents Bis­son – comme encore à quelques autres que je sais… Et ici à tel point ce manque, que pendant que Le Gray s’épuisait à tasser gratuitement ses épreuves sur la saignée de ses visiteurs (tel plus tard le munificent Lepic chargeait de ses toiles les biceps de tout sortant), les deux Bisson, tout à fait grisés de la subite ivresse d’une situation nouvelle, avaient immédiatement imaginé de se faire construire à Saint-Germain, sur le bord de la Seine, deux charmants cottages jumeaux, d’où ils arrivaient le matin pour y retourner le soir, en calèche à deux chevaux. Je les vis ainsi un matin, par le bois de Boulogne : Bisson l’aîné garnissait très convenablement le fiacre avec ces dames ; Bisson le jeune, sur un alezan, couvrait la portière.

C’était beau, j’admirai ; mais j’eus peur. — La photo­graphie à cheval ! Il faut joliment bien savoir se tenir…

***

Et ce pendant, de tous les points, chaque jour sur­gissaient d’autres photographes pleins d’ardeur et non moins aptes à prouver par l’œuvre qu’ils savaient, eux aussi, voir la nature et la rendre.

Puis, coup décisif, l’apparition de Disdéri et de la carte de visite qui donnait pour quelque vingt francs douze portraits quand on avait payé jusque-­là cinquante ou cent francs pour un seul.

Ce fut la déroute. Il fallait se soumettre, c’est-­à-dire suivre le mouvement, ou se démettre. La préoccupation d’art surtout avait poussé Le Gray vers la photographie ; il ne put se résigner à chan­ger son atelier en usine : il renonça.

Son établissement fort bien aménagé ne courait risque de rester un instant vide en cette maison vouée. Le nom de Le Gray y fut immédiatement remplacé par celui d’un autre artiste, Alophe (Menut), connu pour d’innombrables titres de romances en lithographie.

(…)

Et pendant que, finalement désarçonnés de leur côté, les Bisson abandonnaient les hauteurs qu’ils ne devaient plus jamais retrouver, Le Gray s’em­barquait pour l’Egypte, encore plus las de son der­nier effort stérile, abreuvé de chagrins de toute nature, prêt à désespérer…

Il luttait pourtant encore. Sans dire l’adieu défi­nitif à la photographie, il se remit à la peinture et fut nommé par le gouvernement égyptien profes­seur de dessin à l’Ecole du Caire. Le très curieux journal L’Intermédiaire où tout se retrouve nous racontait précisément hier que Le Gray avait été choisi pour donner des leçons aux princes Tewfik (plus tard Khédive), Hussein, Ibrahim, etc., que nous vîmes longtemps à Paris.

Mais la malchance semblait s’acharner sur Le Gray. Il eut une jambe brisée par un accident de cheval et finalement il mourut vers 1882 dans une détresse assurément imméritée.

C’était un chercheur laborieux et remarquablement intelligent, une âme généreuse, avant tout un honnête homme. Ceux-là n’ont pas tous des maisons à eux et ne savent pas s’enrichir de l’exploitation d’autrui ni seulement se pêcher des rentes dans un contrat de mariage.”

Nadar, Quand j’étais photographe, Paris-Photographe, 1892.

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