01.06.2019 Il y a 170 ans, la seconde exposition de photographie : Champs-Élysées, Juin-Juillet 1849

L’exposition générale de 1849 s’intitulait « Exposition nationale des produits de l’industrie agricole et manufacturière ». Elle est la 11e et dernière version de cette manifestation née en . Elle dure 60 jours, du 1er juin au 30 juillet 1849, Champs-Élysées, parmi les 5 494 exposants se trouve plusieurs dizaines de photographes alors appelé “héliographes” car le jury républicain tient en plus haute considération M. Niepce que M. Daguerre.

Huit héliographes sur métal (daguerréotypes) reçoivent une récompense :

Warren Thompson, Vaillat (bronze), Sabatier-Blot, Andrieux, Bisson, Thierry (mention), Plumier, Derussy (citation)

Puis viennent trois noms passés à la postérité, un artiste utilisant des négatifs sur verre à l’albumine et deux calotypistes :

Hippolyte Bayard (argent), Gustave Le Gray, Amélie Guillot-Saguez (bronze)

Enfin, deux ateliers réhaussant les épreuves sur papiers à l’aquarelle et un fabricant de camera reçoivent des médailles :

Les studios Maucomble, Mayer (bronze) et l’ébeniste Schierz (argent)

On remarque que la première femme photographe à recevoir un prix est associée et presque derrière le nom de son mari. Le compte-rendu et la liste des photographes primés sera reproduit dans les premiers numéros de La Lumière. On recommande en particulier la lecture des longues “Considérations générales” du rapporteur Léon de Laborde (1807-1869). Passionné d’archéologie et d’histoire du livre, Léon de Laborde avait commencé sa carrière comme aide de camp de Lafayette puis secrétaire de Talleyrand.

EXPOSITION NATIONALE, PARIS, 1849

RAPPORT DU JURY CENTRAL SUR LES PRODUITS DE L’AGRICULTURE ET DE L’INDUSTRIE EXPOSÉS EN 1849

SEPTIEME SECTION : HELIOGRAPHIE.
M. Léon de Laborde, rapporteur.
§ Ier. HÉLIOGRAPHIE SUR PLAQUES DE MÉTAL.
Médailles de bronze
  • M. WARREN THOMPSON, boulevard Poissonnière, nº 14 bis, à Paris
La dimension des portraits exposés par M. Warren Thompson, surtout son propre portrait en pied et la scène des buveurs composée par lui, offre les résultats heureux d’une difficulté vaincue. On désirerait, sans doute, trouver dans les traits moins de déformation, et dans la manière d’éclairer le modèle une lumière plus franche, un effet mieux accusé ; mais, tels qu’ils sont, ils surpassent de beaucoup, en grandeur, en clarté et en réussite générale, ce qu’on avait produit jusqu’à ce jour. Ajoutons que M. Thompson, dans ses portraits de dimensions ordinaires, procède avec une sûreté et une rapidité rares, qu’il dessert une clientèle nombreuse et répond en un mot aux conditions les plus appréciées par le jury. Il a perfectionné les procédés, il les a rendus plus faciles, plus sûrs ; il a atteint enfin un chiffre d’affaires qu’on peut appeler considérable dans cette industrie. Le jury lui décerne une médaille de bronze.
  • M. VAILLAT, Palais-National, nº 43, à Paris.
Maintenir sa réputation dans un public nombreux, accroître sa clientèle et produire avec certitude des épreuves toujours constantes sous le rapport de la vigueur du ton et de la netteté des détails, tel est le caractère de l’atelier de M. Vaillat, qui ne produit pas moins de 2,000 portraits par année au prix moyen de 10 fr. Ajoutons que cet opticien a été un des premiers à se consacrer à cette art, qu’il en a suivi et souvent devancé les progrès avec persévérance ; enfin, et c’est aussi un mérite, qu’il s’est prêté aux communications les plus libérales en formant un grand nombre d’élèves parmi les artistes et les amateurs.Le jury lui décerne une médaille de bronze.
Mentions honorables
  • M. SABATIER-BLOT, Palais-National, nº 129, à Paris.

Le jury de 1844 mentionnait honorablement les travaux de M. Sabatier-Blot, qui n’a pas cessé depuis cette époque d’exercer son art avec succès. Seulement, il nous a semblé qu’il entré dans une fausse voie, conséquence d’un engouement exagéré pour la vivacité de la lumière. La personne qui pose dans son atelier n’est pas seulement éclairée par la lumière vive du dehors, elle reçoit aussi de droite, de gauche, de face et de côté des reflets renvoyés soit par des écrans blancs et bleus, soit par des glaces. Ainsi illuminée, la nature perd son modelé et l’œil ne retrouve plus les effets d’ombre qu’il est habitué à voir dans le jeu de la physionomie. Les plaques déjà miroitantes le deviennent davantage ; la précision des contours par l’ondulation est remplacée par l’ondulation d’un mirage, et la netteté des détails par un flou lumineux qui rappelle un effet d’incendie. Il est regrettable que M. Sabatier-Blot perde ainsi le mérite de la parfaite préparation de ses plaques, depuis les plus petites, préparées aux polissoirs long, jusqu’aux plus grandes, polies au moyen d’une machine ingénieuse dont il est l’inventeur. Le jury rappelle en sa faveur la mention honorable qu’il a obtenue en 1844.

  • M. ANDRIEUX, place du Carrousel, nº 2, à Paris

Le sentiment des arts, une grande précision dans toutes les manipulations, une recherche attentive des procédés les plus perfectionnés, distinguent l’atelier de M. Andrieux et l’ont recommandé à l’attention du jury, qui a remarqué les poses heureuses, les effets bien calculés qu’il donne á ses modèles, la réussite presque toujours égale de ses opérations et les beaux résultats qu’il obtient.Le jury lui accorde une mention honorable.

  • MM. BISSON fréres, boulevard des Italiens, nº 11, à Paris

MM. Bisson père et fils ont été longtemps à la tête des héliographes qui les premiers s’emparèrent des procédés de M. Daguerre. Le jury n’a oublié ni les beaux portraits, ni les planches d’histoire naturelle qui leur valurent, en 1844, une citation favorable. Cette année, MM. Bisson frères continuent d’exercer cet art ; mais d’autres poursuites, d’autres préoccupations les ont distraits de ces recherches, et ils se sont laissé devancer. Toutefois, ils comptent encore parmi nos opérateurs habiles, et on a pu s’en convaincre en regardant la collection complète des portraits de nos deux Assemblées, qui a été lithographiée d’après leurs héliographies. Quand ils voudront s’appliquer exclusivement à cet art, ils reprendront leur rang et ils rendront de nouveaux services. Dans cette espérance, le jury leur accorde une mention honorable.

  • M. J. THIERRY, à Lyon (Rhône).

M. Thierry de Lyon avait deux titres différents à l’attention du jury : il a présenté des épreuves de paysage très-remarquables et il a cherché à faciliter les opérations de l’héliographie en composant et en mettant dans le commerc une liqueur qu’il appelle invariable. Au point de perfection où en est arrivé cet art, nous ne pouvons compter pour un progrès une préparation immuable qui n’est tout au plus qu’un guide-âne à l’usage des commençants ou des opérateurs dépourvus de ce sens observateur qui, seul, dirige au milieu des circonstancs très-diverses où l’on se trouve. La couche d’iode et de bromure de chaux est si facile à suivre, au moyen des nouvelles boîtes, dans les divers degrés de sensibilité que l’atmosphère exige, qu’il n’est pas nécessaire, qu’il peut être fâcheux d’en immobiliser la puissance.

En ne considérant que les épreuves exposées par M. Thierry, on acquiert la conviction qu’il est maître de son art. Jamais on n’a rendu des vues générales avec des premiers plans aussi bien accusés et une dégradation aussi complète de teintes pour tous les plans successifs que forment dans l’éloignement les mouvements du terrain. Le jury décerne à cet habile opérateur une mention honorable.

Citations favorables

  • M. PLUMIER, rue Vivienne, nº 36, á Paris

Nous avons dit que tous les héliographes procédaient aujourd’hui d’une manière uniforme ; les opérations, en effet, sont les mêmes, les substances et le matériel identiquement les mêmes. Ce qui diffère, c’est, comme dans toute autre industrie, l’intelligence, le goût, et une sorte d’instinct qui constituent la vocation. M. Plumier possède toutes ces qualités à un degré remarquable ; il leur doit la régularité de ses préparations, qui donnent á toutes ses épreuves un ton argentin et vigoureux qu’on reconnaît de prime-abord, et le constant succès de ses opérations, qui lui ont conquis sa clientèle et qui l’étendent. Le jury accorde une citation favorable.

  • M. DERUSSY, rue des Prouvaires, nº3, à Paris

M. Ph. Derussy a obtenu en 1844 une citation favorable ; il a, depuis cette époque, considérablement étendu le cercle de ses affaires. Aujourd’hui il produit près de 3,000 portraits par année, et ces portraits sont bien exécutés. Le jury lui accorde la citation favorable.

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§ 2. HÉLIOGRAPHIE SUR PAPIER.

Médailles d’argent

  • M. BAYARD, rue de la Paix, nº 91, aux Batignolles (Seine).

M. Bayard a suivi de bien près MM. Niepce et Daguerre dans l’emploi de l’iode, il a rivalisé avec M. Talbot pour l’application de l’héliographie sur papier, enfin il présente des épreuves exécutées sur verre par un procédé qu’il nous avoue être analogue à celui qu’a publié M. Niepce de Saint-Victor, mais qu’il prétend avoir mis à exécution avant la communication qui en a été faite à l’Académie des sciences. Le jury n’avait à examiner ni ces titres honorables, ni ces prétentions, sans doute bien fondées ; il aurait désiré trouver dans les communications que M. Bayard lui a faites plus d’ouverture, plus de franchise, plus de libéralité ; il croit que la que la science et que M. Bayard lui-même y auraient gagné l’une en progrès réels, l’autre en titres à la reconnaissance des savants et à la munificence du Gouvernement ; mais, ne considérant que les cadres exposés par cet habile opérateur, il s’est convaincu que les résultats obtenus par lui, après douze années de persévérantes recherches, étaient les plus satisfaisants dans les conditions essentielles de cet art : la netteté, la précision, l’effet. Jamais aucun opérateur, en aucun pays, n’a produit sur papier des vues aussi détaillées, aussi pures de contours, aussi fraîches et vigoureuses d’effet. Si l’on ajoute à la beauté des résultats, les avantages du procédé, qui permet de préparer les glaces plusieurs jours à l’avance, de les transporter au loin, de les soumettre à l’action de la lumière et de revenir chez soi, plusieurs jours après, pour les fixer à son aise, on reconnaîtra que M. Bayard a fait un véritable progrès, et, s’il n’est pas l’inventeur du procédé, qu’il a été au moins le premier à obtenir des épreuves de cette dimension et de cette beauté.

En considération de ces efforts persévérants, de ces résultats remarquables, le jury décerne à M. Bayard une médaille d’argent.

Médailles de bronze

  • M. Gustave LEGRAY, rue de Richelieu, nº 110, à Paris

Ce jeune peintre s’est appliqué aux sujets qui rentraient dans ses premières études, au portrait et à la reproduction des peintures et des objects d’art. Il est parvenu à donner au portrait une netteté qui semblait réservée à la plaque, et une harmonie qui ve quelquefois (c’est la son tort) jusqu’à la monotonie. Les artistes trouveront une grande ressource dans cette facilité de reproduction de tous les matériaux qui leurs sont nécessaires, et qui forment comme les outils de leur travail.

M. Legray n’est pas inventeur, il n’a pas de procédé qui lui soit particulier ; mais, doué d’une intelligence rare et d’une persévérance précieuse, il combine heureusement tout ce qui peut faire progresser son art, il fait mieux encore, il communique avec la plus grande libéralité les méthodes qui lui réussissent, et il acquiert ainsi des titres à l’estime des artistes et à la faveur du jury, qui lui accorde une médaille de bronze.

  • MM. GUILLOT–SAGUEZ, rue Vivienne, nº 36, à Paris

Le soleil est l’ouvrier prompt, fidèle, habile que l’héliographe appelle à son aide ; mais, de même qu’il y a ouvrier et ouvrier, il y a soleil et soleil, et M. Guillot-Saguez (en fait Amélie assistée de son mari) a eu le bon esprit de s’associer l’astre qui inonde de lumière l’Italie et l’Orient. On sent que ses vues sont éclairées par des rayons vifs, limpides, éclatants, qui vont, par reflets, donne de la clarté aux ombres elles-mêmes. Parmi ses portraits on remarque celui du pape Pie IX et un berger de la campagne de Rome ; l’effet général s’unit à la finesse des détails. Le Moїse de Michel-Ange est d’autant mieux réussi, que, dans l’impossibilité de le déplacer, cette héliographie a été exécutée dans les plus mauvaises conditions d’éclairage. M. Guillot-Saguez a détaillé libéralement, dans une brochure très bien faite, tous ses procédés ; si des circonstances particulières ont suspendu ses recherches, il y a lieu d’espérer qu’il s’y consacrera de nouveau, nous avons beaucoup à attendre de sa sagacité. Le jury lui décerne une médaille de bronze.

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§ 3. HÉLIOGRAPHIE COLORIÉE.

Médailles de bronze

  • M. V. MAUCOMBLE, rue de Grammont, nº 26, à Paris

Un vœu général a suivi les premières communications de M. Daguerre et les succès obtenus après lui. On s’est dit : « Quand trouvera-t-on le moyen de transmettre, avec les noirs et les clairs de l’image, les couleurs propres à chaque objet ? » M. Becquerel a répondu : « Je reproduis le prisme. » Et on a cru que la découverte était faite. Mais il fallait fixer ce prisme, il fallait que les couleurs des objets vissent à leur place se fondre avec leurs nuances et avec les dégradations de la lumière qui forment l’effet et la perspective. Nous en sommes encore loin, s’il est vrai que ce savant renonce à poursuivre ses recherches ; nous en sommes peut-être bien près, tant il y a d’inconnu et de hasard dans cette mystérieuse action de la lumière.

Les épreuves daguerriennes placées dans les galeries de l’exposition ne nous obligent pas à traiter cette intéressante question scientifique, les opérateurs ont tourné la difficulté. Ils se sont contentés de colorier la plaque au pinceau et à l’estomper. Nous dirons notre avis sur ce développement donné à l’héliographie.

Au point de vue industriel, c’est, sans aucun doute, un perfectionnement ; car beaucoup de personnes, que rebutait l’aspect noir et métallique des portraits sur plaque, en ont rempli leurs maisons quand la couleur leur a donné quelque apparence de vie. Le portrait est devenu véritablement populaire, à partir de ce moment.

Au point de vue de l’art ce mérite est contestable. Une épreuve sortie de la chambre noire est une merveille par elle même et dans ses conditions propres. Tout ce qu’on y ajoute á la main peut avoir quelque charme ; mais, en fait, ces additions sont autant de pris sr les qualités qui sont l’essence et le mérite de l’héliographie. Le jury devait donc reconnaître l’utilité du coloriage sous le rapport industriel, et signaler l’habileté des exposants qui exploitent cette manière avec le plus grand succès.

M. Maucomble est sans rival en ce genre ; peintre en miniature assez habile, il est devenu excellent opérateur, et il a su employer son goût dans les arts por poser ses modèles, son talent d’héliographe à roduire des plaques au ton le plus convenable, enfin l’habileté de son pinceau et de ses estompesà fixer une couleur brillante sur la plaque au moyen d’un travail ingénieux de frottis, de pointillé et de hachures. Cette addition manuelle élève beaucoup le prix d’un portrait, mais elle en reléve aussi le mérite aux yeux du public. M. Maucomble exécute chaque année un grand nombre de portraits, qui semblent, au premier aspect, de brillantes miniatures.Le jury lui décerne une médaille de bronze.

  • MM. MAYER frères, passage Verdeau, nº 13 bis ; á Paris.

La rapidité d’exécution, la réussite des épreuves, le brillant du coloriage sont réunis dans l’atelier de MM. Mayer frères qui, en outre, vendent des chambres noires habilement modifiées par eux et fabriquées pour leur compte, des substances mélangées d’après leur formule et des boîtes de couleur préparées exprès pour le coloriage de leur invention. Le portrait est leur spécialité, ils le réussissent et le colorient à merveille, aussi en produisent-ils chaque année un très grand nombre. Ils ont exposé aussi quelques vues d’un fini précieux, où le mouvement des eaux dans une rivière, leur calme dans un lac sont rendus merveilleusement. Un poste qu’on relève dans une ville hollandaise est saisi au moment où les deux officiers se donnent à l’oreille le mot d’ordre, et le sujet à lui seul sert à prouver la rapidité de l’exécution. MM. Mayer ne sont étrancers à aucune partie de leur art, et le jury leur décerne une médaille de bronze.

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§ 4. MENUISERIE APPLIQUÉE A L’HÉLIOGRAPHIE.

Médaille d’argent

  • M. G. SCHIERTZ, rue de la Huchette, nº 29, á Paris

L’ébénisterie appliquée exclusivement aux appareils d’héliographie devait former une spécialité, M. Schiertz s’en est emparé avec un succès qui fut signalé en 1844 par le jury: il obtint alors une médaille de bronze. Depuis cinq ans cet habile ouvrier n’a pas cessé de suivre les progrès de cet art, de s’associer à tous ses perfectionnements, de les hâter même en saisissant dans les plaintes des opérateurs, comme dans leurs tentatives, les modifications qu’il était nécessaire d’apporter dans les instruments dont ils se servent, et dans le bagage qu’ils sont obligés de traîner avec eux. Chambre noire, châssis de toutes sortes, pieds et supports de toutes dimensions, boîte de voyage, etc, ont été exécutés pat M. Schiertz avec une intelligence rare et une conscience qui, depuis onze années, ne se sont pas démenties. Son atelier est lui-même un titre à l’attention du jury; car toutes les opérations s’exécutent mécaniquement par des moyens ingénieux de son invention qui assurent à sa fabrication toute la précision réclamé par la science.

La commission des beaux-arts, réunie à celle des instruments de précision, lui accorde une médaille d’argent.

CONSIDERATIONS GENERALES.
L’action des rayons du soleil sur certaines substances était depuis longtemps un fait acquis à la science, et l’on avait déjà obtenu, sur du papier imprégné de chlorure d’argent, des effets significatifs, lorsque deux hommes ingénieux, MM. Niepce et Daguerre, combinant ensemble les données de la chimie et le goût des arts, amenèrent ce principe encore vague à un degré de perfection si extraordinaire et à une manipulation déjà si simple, que l’admiration pour les pour les résultats obtenus se confondit avec le désir de voir passer dans le domaine public ce qui était encore la propriété des inventeurs.
Le dernier gouvernement, accessible à toutes les propositions qui ont pour but, en signalant les grands progrès de la science, de relever la gloire de la France, en même temps qu’elles permettent de récompenser dignement des savants dont les efforts ne sont que trop désintéressés, le dernier gouvernement s’empressa de satisfaire le vœu généralement exprimé ; les Chambres répondirent à son appel, et l’un des inventeurs, celui qui, à juste titre, réclamait la principale part de l’ingénieuse combinaison de l’iode et du mercure sur le métal, M. Daguerre donna son nom à l’invention.
M. Niepce était mort (5 juillet 1833) ; M. Daguerre, en recevant des Chambres une récompense nationale, s’était engagé à rendre publiques toutes ses nouvelles conquêtes ; mais il arriva une chose singulière : tandis que l’inventeur, après avoir déclaré qu’il serait impossible de rendre la nature vivante, n’inventait plus rien, le public, mis en possession du procédé, le rendait simple, facile, et tellement prompt, qu’on l’appliqua presque exclusivement au portrait.
L’espace nous manquerait, et ce n’est, d’ailleurs, pas le lieu pour détailler toutes les ressources de l’héliographie, si si nous voulions faire ressortie son influence sur les arts et sa portée industrielle ; il suffira de dire que toutes les sciences l’ont mis à contribution, que tous les arts se sont ressentis de sa perfection, ne puisant dans ses qualités merveilleuses des enseignements précieux, que l’industrie enfin, et sur ce point il nous serait facile de nous étendre, que l’industrie a trouvé de larges débouchés dans la vente en France et l’exportation jusqu’en Amérique des substances chimiques, les usines et les planeurs dans la fabrication des plaques, les opticiens et les menuisiers dans la disposition des appareils, les faiseurs de cartonnages et de cadres dans une foule e combinaisons que rendent nécessaires les 100,000 portraits et vues qui se conservent chaque année, sans compter un chiffre bien autrement considérable d’opérations infructueuses.
Il nous a paru juste de citer ici les artistes et les amateurs qui, après MM. Niepce et Daguerre, ont fait faire à cette invention les plus importants progrès, au moins ceux dont les épreuves ont été placées dans les galeries de l’exposition par nos principaux opticiens ; la commission des instruments de précision rendra compte des perfectionnements apportés dans la construction des appareils, dans la fabrication des verres ; ici nous ne devons prendre en considération que les résultats obtenus et les services rendus par quelques hommes habiles.
En premier lieu, M. Blanquart-Évrard, de Lille, l’héliographe le plus zélé, le plus heureux dans ses ingénieuses combinaisons, et, j’ajouterai à tous ces mérites, le plus libéral dans ses communications. – M. Martens, graveur distingué, qui à l’habileté de l’opérateur, dont il a donné des preuves en tout genres, réuni le titre d’inventeur de l’appareil panoramique, disposition neuve et féconde qui permet de promener une image d’une grande étendue sous le foyer de l’objectif, de manière à obtenir sur chaque point d’une longue surface une même action de lumière combinée avec une égale précision. – M. Thévenin, graveur aussi, qui a cherché dans l’héliographie de nouvelles ressources pour son art. – M. Chevalier, opticien, a exposé sa suite de vues des monuments de l’Italie, exécutées avec un de ses objectifs, et qui nous ont semblé ajouter de nouvelles qualités d’effet et d’harmonie aux qualités déjà conquises par d’autres opérateurs. – Enfin, M. Lewiski, un amateur qui est devenu un maître, tant ses épreuves sur plaques ont ajouté un charme d’harmonie générale á cette vivacité de précision, à cette netteté de contours qui est le propre de l’invention de M. Daguerre. Nous devons au concours de tant d’efforts intelligents et dévoués une habileté d’exécution et une certitude dans les opérations qui ont amené l’héliographie sur plaque de métal à la dernière limite du progrès. Quant à des perfectionnements essentiels, à des méthodes nouvelles, aucun des exposants n’en a le mérite ; M. Thompson lui-même n’est qu’importateur des procédés américains. Cette manière d’opérer, qui rend les manipulations faciles et simples, les résultats à peu près certains et plus satisfaisants, a été adopté par tous ceux qui s’occupent d’héliographie. Il y aurait bien à mentionner la grandeur des plaques, et par suite la grandeur des proportions et l’étendue des vues ; mais le principal mérite en revient aux opticiens auteurs des objectifs : il y a aussi l’habileté du coloriage, il y aurait enfin la conquête immense de la reproduction de la couleur, si M. Becquerel avait poussé plus loin sa découverte ; mais il s’est arrêté comme satisfait d’avoir fait le premier pas qui ouvre la carrière et qui établit la possibilité de donner à l’héliographie son dernier développement.
C’est après avoir obtenu tous ces perfectionnements, c’est après avoir mis dans la circulation des millions de plaques, qu’on remarqua les défauts de ces images miroitantes, les inconvénients de ces dessins qui s’effacent, de ces glaces destinées à le préserver qui se brisent. On comprit dès lors que le progrès devait être dans l’emploi du papier, et on remonta aux essais des Wegwood, Davy, Charles, abandonnés par Niepce et perfectionnés par Talbot. Nous n’avons pas à écrire l’histoire de l’héliographie ni à en suivre tous les développements ; mais nous avons dû rechercher les avantages des nouveaux procédés sur papier en les comparant aux procédés déjà anciens d l’héliographie sur plaque ; ces avantages nous ont paru évidents : ils transforment en art pratique ce qui était réservé à certaines conditions de fortune ; ils mettent ainsi à la portée de tous les artistes une ressource merveilleuse, en rendant l’attirail nécessaire d’une acquisition peu coûteuse, d’un transport commode et d’une conservation facile, tandis qu’il était cher, embarrassant et fragile.
Le bon marché est incontestable, aussitôt qu’on a calmé la fièvre des premiers essais, et que de sang-froid on procède régulièrement au dosage et à la préparation des papiers. Une épreuve sur papier revient, tout compris, à trois sous (15 centimes) ; elle coûte sur plaque, dans les mêmes dimensions, 6 francs (40 fois plus pour une pleine plaque).
La facilité du transport peut s’établir ainsi : l’approvisionnement de deux cents grandes plaques daguerriennes avec leurs verres coûterait 1,200 francs ; il exigerait une caisse volumineuse, et pèserait 100 kilogrammes, c’est-à-dire qu’il serait d’un transport difficile et coûteux, tandis qu’on enferme deux cents feuilles de papier dans un portefeuille qui n’a ni l’épaisseur, ni le poids d’un mince volume in-4º, et tous ces feuillets, convertis en épreuves, n’ont pas même besoin des précautions qu’exigent les dessins ; ils se placent les uns sur les autres, ils se roulent, ils se pressent sans éprouver la moindre altération, car l’image n’est pas seulement apparente á la surface du papier, elle a pénétré dans son épaisseur, elle fait corps avec lui, c’est le papier même.
Les résultats obtenus jusqu’à présent, les progrès immenses faits en peu d’années permettent d’espérer un succès plus complet. Les épreuves présentées au jury sont défectueuses sous quelques rapports : tantôt, la netteté est satisfaisante, mais l’effet manque ; si l’effet au contraire séduit à première vue, on s’aperçoit bientôt que tous les détail nagent dans un vague qui, pour être harmonieux, n’en est pas moins confus. Les portraits de celui-ci sont vivement éclairés, mais durement accentués ; les portraits de celui-là sont pleins d’harmonie, mais ils sont restés sombres, ils ont pour ainsi dire poussé au noir. L’héliographie rencontre, il est vrai, plus d’un obstacle : le plus réel semble résider dans la nature même du papier, dans la composition de sa pâte, dans la disposition de sa trame ; cet obstacle doit tomber devant l’intelligence de nos fabricants de papier, qui ont résolu déjà de bien autres difficultés. Afin de venir en aide aux efforts que nous attendons de leur industrie, nous avons adressé une série de questions à nos différents opérateurs, nous avons fait et fait faire de nombreux essais sur les papiers sortis de nos fabriques, enfin nous offrons à leur sagacité des instructions détaillées.
Quel que soit le succès de nos papeteries, d’autres ressources sont ouvertes à l’avenir. M. Niepce de Saint-Victor, chez qui l’esprit inventif est devenu un héritage de famille et l’étude de l’action de la lumière comme une carrière obligée, M. Niepce de Saint-Victor remplace heureusement le papier par l’albumine mélangée d’iode et étendue sur glace. MM. Bayard, Blanquart-Évrard et Martens ont obtenu des résutats qui montrent les ressources de ce nouveau procédé. Telle est donc la situation où le jury a trouvé, où il laisse cet art : l’héliographie sur plaque arrivée à une grande perfection dans ses résultats, parvenue à une facilité extrême dans les procédés, l’héliographie sur papier ayant fait des pas immenses …
Si le souffle de vie, cette inspiration du génie que Dieu n’a mis que dans l’homme, pouvait entrer dans une machine ; mais l’industrie pas plus que l’art ne verra un instrument remplacer le génie de l’homme.
La machine ne supplantera jamais la main guidée par l’intelligence, elle ne peut que lui venir en aide ; et elle lui devient d’un véritable secours si, en faisant tout ce qui lui est donné de faire, elle permet à l’homme de réserver son habileté pour créer et d’employer toute son attention à la direction intelligente.
Dans la fabrique, l’artiste multipliera encore à l’infini ces riches bouquets, ces souples guirlandes, ces ornements pris judicieusement dans tous les styles ; il continuera á être l’auteur de toutes ces inventions marquées au coin du bon goût, et qui depuis tant d’années enchaînent la mode au milieu de nous. Mais ces inventions, l’artiste les puisse ailleurs que dans son cerveau : il lui faut, de temps á autre, renouveler en face de la nature la matière première de ses idées ; et si cette observation est longue, si ces études demandent beaucoup, qui payera ce chômage forcé ? L’industrie.
Si, au contraire, l’artiste peut, en plaçant une chambre noire devant les objets de ses études, les reproduire en dix secondes au lieu de semaines entières, qu’exigerait un dessin à la main ; s’il peut rendre avec une grande exactitude et un charme inappréciable tous les détails des habiles combinaisons de ses dessins, ici le feuilles des arbres, dans la netteté de leurs contours, avec la délicatesse de leurs fibres ; là, les fleurs et les fruits ; un jour, les monuments, les sculptures et les tableaux de nos artistes ; un autre jour, les premiers plans de ses vues et les horizons de ses paysages ; s’il peut faire tout cela dans ses moments perdus, presque instantanément, qui en profitera ?
L’industrie la première, puis l’artiste aussi, car ces études mécaniques formeront son musée. Pour tout autre que pour lui, cette reproduction de la nature, prise sur le fait, semble morte malgré sa perfection : il lui manque la couleur, le mouvement, il lui manque un souffle de vie ; mais, comme au temps des fables, ce sera encore le génie de l’artiste qui fera sortir de ces matériaux inertes les mille compositions animées par la puissance de son talent.
Le jury a donné une attention toute particuliére à cette invention, dont l’influence sur les arts et l’industrie est déjà très sensible et sera immense dans l’avenir.

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