Dans la presse il y a cinquante ans : Jean Adhémar et André Jammes, État des questions sur l’histoire de la photographie (JEAN ADHÉMAR & ANDRÉ JAMMES)

État des questions sur l’histoire de la photographie
Jean Adhémar et André Jammes (Bulletin des bibliothèques de France, 1962)

I. CE QUI EXISTE.

Les Français disposent du livre classique de Raymond Lécuyer, Histoire de la photographie, éd. de l’Illustration, 1945. Il date un peu, mais l’essentiel reste bon, et les 1 200 illustrations, tirées de collections alors privées (Gilles, Barthélemy, Cromer, Sirot) sont très utiles. Ce livre ne dispense pas de consulter ceux de Georges Potonnié (Histoire de la découverte de la photographie, 1925, 99 ill., trad. angl. 1936 sans les illustrations; Cent ans de photographie, 1940). Le livre du Dr Joseph Maria Eder (Geschichte der Photographie, Halle, 1932, 2 vol., 372 ill., traduction anglaise, New York, 1945, sans illustrations) rend de précieux services pour l’histoire de la technique photographique, mais il est entaché d’une certaine partialité.

Actuellement deux ouvrages généraux sont indispensables, celui de Beaumont Newhall (The History of photography from 1939 to the present day, éd. du Musée d’Art moderne de New York, 1949, 163 ill.) et celui d’Helmut Gernsheim (The History of photography from the earliest use of the camera obscura in the eleventh century up to 1914, Londres, 1955, 359 ill.). Ces deux savants ont renouvelé la question, ce que n’a pas fait Peter Pollack dans sa Picture history of photography, New York, 1958 (plus de 600 ill., trad. française en 196I, incomplète, voir G. A. B., mai 196I).

On peut consulter des albums sans prétention : Les Premiers temps de la photographie, 1840-1870 par H.-T. Bossert et H. Guttmann (Paris, 1930, 199 pl., édition allemande également), La Vieille photographie depuis Daguerre jusqu’en 1870 (Paris, 1935, 144 pl.), Le Petit Musée de la curiosité photographique, par Louis Chéronnet (Paris, 1945, 193 ill.), le n° 23 du Trait, sur la photographie ancienne, textes de Aragon, Sougez, Besson, Tuefferd, et des catalogues d’expositions, le meilleur étant celui de Beaumont Newhall pour l’exposition Photography, 1839-1937 au « Museum of Modern Art » (London, 1937, 95 pl.). En l’absence de catalogues étendus ou de monographie détaillée, ces sortes d’albums, même les plus médiocres, permettent d’intéressants rapprochements et des identifications.

Il n’existe pas encore de bibliographie de la photographie; une, due à M. Albi Boni est en préparation à New York (elle groupe 1 400 titres). Mais on peut se servir du catalogue de la collection Epstein : Columbia University Library. A catalogue of the Epstean Collection on the history and science of photography and its applications, especially to the graphic arts (New York, 1937). Bien entendu, le Manuel bibliographique du photographe français de Bellier de la Chavignerie publié en 1863 est bien dépassé, mais il est encore précieux par l’indication d’ouvrages et d’artistes anciens introuvables sans son aide.

Notons que, à la suite de Gisèle Freund, des essais ont été faits pour étudier l’aspect sociologique de la photographie ainsi que sa place dans la civilisation actuelle, et non pas seulement sa place dans l’histoire des techniques. Il s’agit du livre de Gisèle Freund que nous venons de citer et qui ne concerne qu’une partie du problème (La Photographie en France au XIXe siècle, essai de sociologie et d’esthétique, Paris, 1936, 24 pl.), et aussi des suivants : The History of photography, its relation to civilization and practice, par Erich Stenger, Easton 1939; (trad. de l’édition allemande de 1938) et de deux autres travaux du même auteur : Die Beginnende Photographie im Spiegel von Tageszeitungen und Tagebüchern (Wurzbourg, 1943, 62 ill.) et Siegeszug der Photographie in Kultur, Wissenschaft, Technik (Seebruck, 1950, 80 pl.).

Il existe des recueils de textes, de sources sur la photographie, celui de Eder : Quellenschriften zu den frühester Anfängen der Photographie bis zum XVIII Jahrhundert (Halle, 1913), et celui malheureusement trop limité, de Beaumont Newhall : On photography, a source of photo history in fac-similé (New York, 1956, 14 pl. et fig.) qu’il faut ajouter à celui de R. Colson : Mémoires originaux des créateurs de la photographie (Paris, 1898).

On verra aussi le catalogue de l’exposition des Brevets d’invention français, 179I-1902, Paris, 1938 (chapitre sur les arts graphiques et la photographie par André Jammes).

Sur la valeur esthétique de la photographie, il faut lire encore l’article fondamental de Robert de la Sizeranne, La Photographie est-elle un art, dans la Revue de l’art ancien et moderne (1897), auquel répond en 1937 Man Ray dans La Photographie n’est pas l’art (avant-propos de A. Breton).

La forme de la photographie qui se rapproche des grands mouvements artistiques a été très bien étudiée par Helmuth Gernsheim : Aesthetic trends in photography past and present (I. From realism to impressionism ; II. The Return to realism; III. Documentation and reportage) dans Motif, nos I-3, Londres, 1958-59, 75 ill.) et très intelligemment, à propos d’un certain groupe par Robert Doty : Photo secession. Photography as a fine art (New York, George Eastman House, monograph n° 1, 54 pl.).

L’idée que la photographie a apporté une vision nouvelle du monde par son action sur la peinture a été développée dans une exposition à la Bibliothèque nationale en 1955 (catalogue par J. Adhémar et J. Armingeat, titre : Un siècle de vision nouvelle, dû à M. Sonthonnax). La question de la relation entre gravure et photographie a été considérée par exemple dans le livre de Van Bastelaer : Rivalité entre gravure et photographie (Bruxelles, 190I).

Il n’existe pas encore de grandes histoires nationales de la photographie. Le livre de L. W. Sipley, A Collector’s guide to American photography est tout aussi élémentaire que le manuel de S. Morozov, Russkaja khudožestvennaja fotografija, Moscou, 196I. En revanche, il faut citer l’apparition des histoires par époques, telles que le livre de Helmut et Alison Gernsheim sur Daguerre (Londres, 1956), à compléter par le catalogue de l’exposition Daguerre et les premiers daguerréotypes français, à la Bibliothèque nationale par J. Adhémar et Beaumont Newhall (196I) et par la liste des daguerréotypistes français (presque uniquement parisiens) établie notamment d’après le Bottin par J. Adhémar (196I, multigr.). On verra pour les autres pays les livres suivants : Wilhelm Weimar, Die Daguerreotypie in Hamburg (Hambourg, 1915, 49 pl.), Wilhelm Dost et Eric Stenger, Die Daguerreotypie in Berlin, 1839-1860 (Berlin, 1922, ill.), Beaumont Newhall, The Daguerreotype in America (New York, 196I, 83 pl. et fig.).

Pour les primitifs de la photographie anglaise, on consultera David Octavius Hill, der Meister der Photographie, par H. Schwarz (Leipzig, 193I, 80 pl.), Roger Fenton, photographer of the Crimean war, par H. et A. Gernsheim (Londres, 1954, 85 pl.) et les livres suivants; consacrés à la photographie victorienne : Masterpieces of Victorian photography, par H. Gernsheim (Londres, 195I, 72 pl., catalogue d’exposition réédité avec planches et textes différents pour Londres, Cologne, Munich, 195I, 1959, 61), Victorian snapshots, par Paul Martin (Londres, 1939, 72 pl.), Victorian photography, par Alex Strasser (Londres, 1942, 48 pl.), Queen Victoria, a biography in word and picture (Londres, 1959, 393 ill.), la plupart photographiques), Julia Margaret Cameron, par H. Gernsheim (Londres, 1948, 54 pl.) qui complète l’essai de Virginia Woolf et Roger Fry, Victorian photographs of famous men and fair women by Julia Margaret Cameron (Londres, 1926, 24 pl.) et enfin le livre de l’inépuisable H. Gernsheim sur Lewis Carroll photographer (Londres, 1949, 64 pl.).

La même période en France est moins étudiée. On attend le livre de Michel-François Braive sur Nadar (voir en attendant le n° de décembre 1960 de Camera avec articles de Braive, R. E. Martin, E. Sougez, 27 ill.), et celui qu’annonce Jean Prinet. On lira le Bayard de Lo Duca (Paris, 1943, 48 pl.) et le catalogue de l’exposition Bayard au « Folkwang Museum » d’Essen en 1959-60 (par O. Steinert et P. G. Harmant), ainsi que le livre, ancien, de Paul Gruyer, Victor Hugo photographe (Paris, 1905, 42 pl.).

Pour l’Amérique, il existe tantôt des livres sur les anciens photographes et leur rôle historique, tantôt des histoires des cités telles qu’elles sont contées par des photographes souvent obscurs du XIXe siècle, par exemple : Mathew Brady, Historian with a camera, par James D. Horan (New York, 1960, 455 ill.), Gardner’s photographic sketch book of the civil war, par Gardner (New York, 1959, 100 pl.) Frederic E. Ives, par L. W. Sipley (Philadelphie, American Museum of photography) ou encore Photography and the America scene, a social history, 1839-1889, par Robert Taft (New York, 1938, ill.). A compléter par le travail de Louis Walton Sipley, A Collector’s guide to American photography (Philadelphie, American Museum of photography) et par le catalogue des photographies anciennes de la Bibliothèque du Congrès de Washington (Images of America, 1939-1900, a cat., 1957).

La photographie envisagée par sujets, et spécialement sous l’angle du portrait, s’étudie dans le livre de L. Fritz Gruber, Fame, famous portraits of famous people by famous photographers (Londres et New York, 1960, 120 pl.). On verra aussi sur ce sujet les Immortal portraits de A. Strasser (Londres, 194I, 48 pl.) et le catalogue de l’exposition Portraits d’hier à la Bibliothèque nationale (Paris, 196I).

Les photographies d’architecture ont été aussi étudiées, sommairement : voir H. Bramsen, Marianne Brons, Bjørn Ochsner, Early photographs of architecture and views in two Copenhagen libraries (Copenhague, 1957, 40 pl.), Atget, photographe de Paris, préface par P. Mac Orlan (Paris, 1930, 96 pl.), Atget, photographe de Saint-Germain-des-Prés, par Yvan Christ (Paris, 195I, 64 pl.), Dans les rues de Paris au temps des fiacres, texte par Léon Paul Fargue, G. Pillement et R. Coursaget (Paris, 1950, très illustré), Paris tel qu’il fut (Paris, 195I), texte de Chéronnet, 104 ill., le Paris de la « Comédie humaine » photographié, par Yvan Christ, dans le Jardin des Arts, 1955, n° 7.

Pour l’histoire, on verra l’album de W. Schade, Europäische Dokumente, Historische Photos aus den Jahren 1840-1900 (Stuttgart, Berlin, Leipzig, vers 1900, 13I pl.).

Pour la technique, on consultera notamment E. Courmont, Histoire et technique de la photogravure (Paris, 1947, 173 fig.) et les travaux de L. W. Sipley édités par l’ « American Museum of photography » de Philadelphie, sans oublier le catalogue de la section L du Musée du Conservatoire national des arts et métiers de Paris (1949).

La question du Musée de la photographie est d’actualité en France. Elle se pose depuis longtemps puisqu’on attribuait en 1856 à Napoléon III l’intention d’en ouvrir un. Celui de la maison Kodak à Harrow a un catalogue depuis 1947. En attendant la création d’un musée de cet ordre, André Jammes, dans un article de Caractère (Noël 1960) a suggéré d’éditer des albums donnant, pour la photographie et dans l’esprit des originaux, des fac-similés semblables à ceux qu’on fait pour les dessins.

La seule revue spécialisée sur l’histoire de la photographie est Image, le journal de la « George Eastman House », de Rochester (1952-1962). Bien entendu, de nombreuses revues de photographies consacrent de temps en temps des articles à ce sujet (Camera, Point de vue, etc.); il faut signaler une initiative très heureuse, celle du Monde, qui a confié une rubrique sur la photographie à M. Girod de l’Ain. Celui-ci y parlera des expositions, des livres et des albums dont, jusqu’ici, personne ne rendait compte systématiquement.

II. CE QUI MANQUE.

On ne peut plus publier actuellement de recueils d’images tels qu’on en a publiés vers 1930-1950; d’autre part les quelques histoires et anecdotes qu’on trouve dans les sources accessibles traînent partout. Il faudra donc faire paraître des travaux sérieux à caractère scientifique.

Mais on ne pourra les voir paraître rapidement, car, tout ou à peu près tout est à faire dans le domaine de la recherche. Il faut d’abord réunir des photographies actuelles et anciennes. La Bibliothèque nationale de Paris s’en occupe: après avoir acquis la collection Nadar, elle a consacré récemment une dizaine de millions à enrichir les collections déjà importantes (environ 1 500 000 épreuves) qu’elle avait reçues par dépôt légal depuis 1850. Elle a acquis la collection Sirot (70 000 photos d’amateurs, 1850-1900)5, la collection de Monde et Camera (350 000 clichés des meilleurs agences de presse, reportages, 1900-1940); elle a reçu la collection de Clair-Guyot (photos de l’Illustration, 1900-1945), une collection de vues stéréoscopiques, et, grâce au Salon national et à la Biennale, l’essentiel des photographies françaises contemporaines.

Il faudra ensuite dépouiller des revues et livres du XIXe siècle, car les sources n’existent pas réunies, comme on l’a fait pour la peinture, ni répertoriées par des dictionnaires. Le travail est considérable, et demandera bien une dizaine d’années s’il est fait en équipe.

D’autre part, il faudra accueillir et susciter les renseignements sur les photographes contemporains qu’ont publiés Photo-Monde, Camera et autres; pour le moment, le Cabinet des estampes ne peut dépouiller que Point de Vue où A. Plécy publie chaque semaine des photos avec notice6, mais il faudra que des dossiers plus complets soient établis pour chaque photographe.

Pour tout cela, il faudra non seulement une aide de l’État, mais aussi une de la profession, et le Centre international de la photographie (C. I. P.) devrait bien promouvoir ce genre d’études dont l’intérêt et l’urgence ne sont plus à démontrer.

Référence bibliographique : Adhémar, Jean et Jammes, André. État des questions sur l’histoire de la photographie. Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 7, 1962 Disponible sur le Web : . ISSN 1292-8399.

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