Article du Grand Larousse du XIXe siècle: FLOURENS (Gustave), patriote français, révolutionnaire et réformateur, né à Paris le 4 août 1838, tué à Rueil, d’un coup de sabre, le 3 avril 1871.

flourens-par-nadar

(Correctif : portrait d'Emile Flourens, frere cadet (1841-1920)

FLOURENS (Gustave), patriote français, révolutionnaire et réformateur, né à Paris le 4 août 1838, tué à Rueil, d’un coup de sabre, le 3 avril 1871. II fit au collège Louis- le-Grand de brillantes études, qu’il couronna d’une façon digne du grand nom qu’il portait, en obtenant, à quelques mois de distance, le double diplôme de licencié es lettres et de licencié ès sciences. Il n’avait pas encore atteint sa vingt-unième année.

Au commencement de 1863, Gustave Flourens fut présenté par son père, titulaire de la chaire d’histoire naturelle des corps organisés au Collège de France, comme professeur chargé de le suppléer pendant l’année courante. Agréé par le ministre, Gustave Flourens monta, peu de temps après, dans cette chaire illustrée par Cuvier. Le sujet que devait traiter le jeune professeur était L’Histoire des races humaines, sujet vaste, à la fois scientifique, philosophique et historique, et demandant, pour être convenablement étudié, des connaissances aussi variées que profondes. Gustave Flourens se montra à la hauteur de la tâche qui lui était confiée.

Tout entier à son travail, il préparait ses leçons, savait les rendre intéressantes, s’exprimait avec autant de facilité que de clarté, s’appuyait sur les faits et laissait paraître déjà des idées indépendantes. Cette franchise courageuse lui attira beaucoup d’auditeurs, parmi lesquels un grand nombre de jeunes gens très-sympathiques, qui‘encouragèrent par leurs applaudissements l’orateur de leur goût, et commencèrent dès ce moment à lui faire, au dehors, une véritable popularité. Les leçons de Gustave Flourens étaient publiées dans la Revue des cours scientifiques de Germer Baillière; plusieurs parurent même en brochures. Les unes et les autres contenaient en entier les doctrines professées par lui.

La guerre hardie que sa raison le poussait à déclarer aux religions, aux Eglises, à l’autorité en matière de foi, devait attirer au vaillant professeur des inimitiés nombreuses. Les critiques et les récriminations arrivèrent bientôt. Plusieurs journaux catholiques, entre autres une feuille hebdomadaire intitulée : le Contemporain, dénoncèrent les cours de Gustave Flourens, non-seulement à l’administration, mais encore à la justice. La nature franche du jeune savant était peu faite pour reculer devant de semblables procédés. Loin de s’effrayer, Flourens affirma avec plus d’énergie ses théories philosophiques et, sans se laisser arrêter par les représentations de l’autorité, il mit en garde la jeunesse, attentive à ses cours, contre les abus, que tout homme de bien* et d’intelligence doit combattre.

L’Université, pour éviter les troubles et le scandale, n’intervint pas d’abord officiellement, et Gustave Flourens ne fut pas inquiété jusqu’à la fin de l’année scolaire, c’est-à-dire jusqu’au mois de juillet ; mais Tartufe sait choisir son heure. Au mois de novembre, alors que chacun attendait avec impatience la réouverture des cours, le ministre s’opposa formellement à ce que Gustave Flourens continuât à remplacer son père dans sa chaire du Collège de France. Le jeune professeur, que cette disgrâce venait atteindre au milieu de succès mérités, en fut très-irrité et il manifesta son juste mécontentement dans plusieurs lettres adressées aux journaux libéraux qui, tous, prirent en main sa cause.

A la mort de son père cependant, Gustave Flourens, qui avait la conscience de sa valeur, ne désespéra pas d’être nommé à la place de l’illustre physiologiste. Rebuté par M. Duruy, que le désir de conserver son portefeuille amenait trop souvent à de déplorables compromis, il eut l’idée de s’adresser au chef de l’Etat, auquel il écrivit une lettre respectueuse, mais fort digne. Il invoquait ses titres déjà incontestés, et insistait particulièrement sur les services rendus par son père et le vœu qu’il avait exprimé en mourant.

Il a été fait grand bruit de cette lettre, et quelques journaux, bien connus pour leurs palinodies et toujours à l’affût d’un scandale, n’ont pas manqué de reprocher à Flourens d’avoir écrit ce qu’ils ont appelé une humble supplique. Que nos lecteurs jugent. Cette lettre, la voici : « Sire, Après avoir, pendant quarante ans, professé avec éclat au Muséum d’histoire naturelle et au Collège de France, mon père m’avait chargé de le remplacer en 1863 au Collège de France. L’empressement et la constante bienveillance du public semblèrent ratifier ce choix. Je viens, sire, demander à Votre Majesté de mettre à exécution le vœu le plus cher de cet homme illustre, en m’autorisant à reprendre cet enseignement, auquel je me suis voué. Si j’obtenais cette haute mission, j’ose croire que mon zèle et mon entier dévouement aux devoirs du professorat montreraient que je n’en suis pas indigne. Que Votre Majesté daigne agréer mes humbles hommages. 21 janvier 1866. »

Napoléon III déclara qu’il n’avait pas qualité pour s’immiscer dans les nominations du Collège de France, et adressa la demande de M. Flourens au ministre, lequel opposa une fin de non-recevoir.

De ce jour-la, l’ancien professeur suppléant décida qu’il ferait son chemin dans une autre voie et servirait la cause libérale par d’autres moyens. Il fit imprimer alors en un volume, intitulé : Histoire de l’homme, le cours qu’il avait fait au Collège de France. Sur le conseil de ses amis, il ne mit pas ce livre en vente chez les libraires français. Sous l’Empire, ce régime fait de rapines, de prostitution et de bigotisme, la police et le parquet s’en seraient alarmés. Dans la crainte de poursuites correctionnelles, l’auteur se décida a le faire éditer et vendre en Belgique, où il obtint un grand succès.

C’est là, en effet, que Flourens s’était réfugié après toutes ses difficultés avec le ministère de l’Instruction publique. En Belgique, sur cette terre hospitalière et libre, il reprit ses leçons si tristement interrompues chez nous. Il fit des conférences à Bruxelles, à Liège, à Anvers. La légitime popularité de son nom le fit bien accueillir partout; son talent, joint à l’amabilité de ses manières, lui valut tout de suite de nombreux amis et de sympathiques adhérents. Ses conférences furent toujours très-suivies. La chaleur de ses convictions, la candeur éloquente de sa parole donnaient à tout ce qu’il disait un accent plein d’attrait. Une de ses leçons, Bacon et Descarites, a été publiée. En même temps, Flourens écrivait dans les journaux belges, et faisait des professions de foi que sa vie, trop courte, hélas ! n’a pas désavouées.

De Belgique, Flourens se rendit à Constantinople, où il fît, le premier, en langue française, des cours scientifiques qui attirèrent de nombreux auditeurs ; mais là aussi, nous a~t-il appris lui-même dans ses notes biographiques, il eut à lutter contre l’intolérance jésuitique. Dans le Courrier d’Orient, de Constantinople, et sous ce titre : L’Orient, justice pour tous, il écrivit une série d’articles destinés à amener la fraternisation entre les diverses races orientales. Ces articles produisirent une telle sensation qu’il dut, par ordre, les interrompre. Il fonda alors, toujours dans la méme ville, un journal républicain, L’Etoile d’Orient ; ce journal fut supprimé.

Flourens quitte alors la Turquie et vient à Athènes, où il est persécuté par le gouvernement pour avoir voulu, et la loi l’y autorisait, parler en plein air. À Athènes, il aida à la fondation de L’Indépendance hellenique, journal républicain en langue française, dont il fut longtemps un des plus assidus collaborateurs, et écrivit dans plusieurs autres journaux français ou grecs.

1866 vit éclater l’insurrection crétoise. En relations constantes avec toute la jeunesse républicaine de Grèce, laquelle, chaque jour, partait au service de cette île infortunée, Flourens s’embarqua sur le Panhellenion qui faisait, de nuit, la contrebande de guerre sur les rives de Crète.

Là, pendant plus d’un an, il partagea toutes les privations, tous les périls de es montagnards héroïques, soufirant la faim, le froid, couchant dans la neige et n’ayant pour se nourrir que quelques racines bouillies. Cette vie de fatigues ne l’empêchait pas d’écrire, et il envoyait des correspondances à tous les journaux, indépendants d’Europe, afin d’animer les esprits en faveur de cette cause sacrée, la liberté crétoise. Il soutenait le courage de ces pauvres insurgés ; il allait de illage en village, et partout excitait à la persévérance et à la guerre. En 1868, des élections générales eurent lieu en Grèce pour former le parlement hellénique. La Crète voulut, elle aussi, se faire représenter, et elle nomma de Flourens président de sa députation. Il accepta cette tache et se mit en devoir de la remplir; mais il arrivait à peine à Athènes que le ministère Bulgaria, entièrement vendu à l’influence anglaise, le fit arrêter de nuit. L’ambassadeur français eut l’infamie de prêter les mains à cette violation du droit des gens, et Flourens fut jeté de force sur un paquebot français, tandis que ses collègues crétois étaient violemment reconduits en Crète. La presse s’indigna, et l’opinion publique prit fait et cause pour notre héros. Les manifestations devinrent si énergiques que le gouvernement déclara Flourens libre, avant même que le vaisseau qui l’apportait fût entré dans le port de Marseille. Sans prendre un jour de repos, sans même se donner la satisfaction de revoir sa famille, uniquement préoccupé de l’œuvre immense qu’il avait entreprise , Flourens retourna aussitôt à Athènes, et là, caché chez des amis, il continua dans les journaux une polémique violente contre le ministère Bulgaris. Le secret fut mal gardé et un plus long séjour à Athènes pouvait compromettre les amis qui l’avaient accueilli. Il se décida à quitter définitivement la Grèce et vint à Naples. Un article qu’il publia dans le Popolo a Italia le fit arrêter et emprisonner à San-Francisco.
Voyant alors que les autres Etats monarchiques n’avaient, sous le rapport de la liberté, rien à envier à la France, Flourens résolut de rentrer à Paris, où il arriva à la fin de 1868.
En ce moment se produisait chez nous comme un réveil de l’esprit d’indépendance. On était las de supporter les hontes de l’Empire, et le parti républicain fondait les plus grandes espérances sur le résultat des élections générales qui allaient avoir lieu. Flourens se jeta avec ardeur dans ce mouvement ; mais, cette fois encore, il devait payer de sa liberté ses courageux efforts et, en avril 1869, après une longue prévention, il fut condamné à trois mois de prison pour avoir continué deux réunions à Belleville, malgré la dissolution arbitraire prononcée par le commissaire de police. De violentes attaques dont il fut l’objet, pendant sa captivité, de la part du journal le Pays, lui rendirent sa peine plus dure, et, dès qu’il eut purgé sa condamnation, il se battit en duel, au Vésinet, contre M. Paul de Cassagnac, signataire des articles. Après vingt-cinq minutes de combat, il fut blessé d’un coup d’épée en pleine poitrine et sa vie fut un instant en danger. Celui qui écrit ces lignes, depuis longtemps son ami et son voisin de campagne, le visita souvent pendant ces longs jours de souffrances. Il peut rendre ici ce témoignage qu’à l’heure où tout le monde était inquiet sur sa vie, Flourens, lui, ne regrettait qu’une chose, c’était de se voir réduit à l’impuissance au moment où son parti, le parti démocratique, avait besoin de toutes les énergies, de tous les dévouements.

Grâce aux soins infatigables de sa courageuse mère, Flourens se rétablit. La députation de la première circonscription de Paris étant devenue vacante par suite de l’option de Gambetta, il se dévoua ardemment à faire triompher la candidature de Rochefort. Celui-ci fut élu et fonda la Marseillaise. Gustave Flourens y écrivit la Tribune militaire, suite des articles intitulés L’Armée et le peuple, qu’il avait écrits dans le Rappel en compagnie de Charles Hugo et de Félix Pyat. Ces articles produisirent un excellent effet sur le moral de l’armée et commencèrent à amener nos soldats vers la cause républicaine.
Le 12 janvier 1870, lors de l’enterrement de Victor Noir, assassiné deux jours auparavant par Pierre Bonaparte, Flourens se rendit avec Rochefort à Neuilly où accourait, pour les funérailles, une énorme affluence de population parisienne. Nous racontons ailleurs en détail (v. Noir) les péripéties émouvantes de cette journée qui porta le premier coup à l’Empire. Disons ici que Flourens, croyant l’heure de la révolution venue, fit tous ses efforts pour obtenir que l’on conduisît au Père-Lachaise, en passant par les Tuileries, le corps de la victime, dont le sang, chaud encore, criait vengeance. Rochefort, prévenu des formidables préparatifs faits par Canrobert, s’opposa de tout son pouvoir à une manifestation qu’il pensait devoir amener un conflit terrible et sans résultats, et il réussit, avec l’appui de Delescluze, à faire transporter le cercueii au cimetière de Neuilly. À la suite de cette divergence de vues entre les deux amis, Flourens se sépara publiquement de la Marseillaise, dont il était alors un des principaux rédacteurs. Néanmoins, un rapprochement ne tarda pas à s’opérer entre Rochefort et lui. Le 7 février suivant, le député de Belleville ayant été arrêté au moment où il arrivait à la réunion publique de la rue de Flandre, à la Villette, et le commissaire ayant déclaré aussitôt la réunion dissoute, Flourens, qui assistait à la réunion, prit la parole : « Je proclame l’insurrection, s’écria- t-il, et je commence par arrêter le commissaire de police. » Il tire de sa poche un revolver et donne au commissaire l’ordre de le suivre, en ajoutant : « Venez, il ne vous sera pas fait de mal. » On entendit alors deux ou trois coups de feu tirés en l’air; Flourens, suivi d’environ trois cents personnes et tenant le commissaire par le bras, afin de le protéger, gagna les boulevards extérieurs qu’il remonta dans la direction de Belleville. Là, il réussit à mettre le commissaire en liberté, ordonne la construction de barricades et se rend au théâtre de Belleville, dans l’espoir d’y trouver des armes ; mais, abandonné peu à peu de presque tous ceux qui l’accompagnaient, menacé d’être arrêté, il dut, pendant que les agents de la force publique comprimaient facilement l’émeute, se réfugier chez un de ses amis, où il resta pendant quarante jours, puis se rendit en Angleterre. Compris dans le procès de Blois (juillet-août 1870), pour sa participation à l’émeute du 7 février et sous l’inculpation d’avoir été l’instigateur de Beaury, chargé d’assassiner Napoléon III, il fut, pour ce fait, condamné, le 9 août suivant, par contumace, à la déportation dans une enceinte fortifiée.
Flourens n’a jamais cherché à se disculper de cette dernière accusation. « Certes, a-t-il écrit dans Paris livré, la vie humaine est sacrée; nous nous exposerions volontiers aux plus grands dangers pour sauver le plus vil des hommes, à condition qu’il ne fût pas roi ; mais commettre ce crime de s’introniser roi, de se mettre hors de l’humanité, cela vous met hors la loi. Au premier venu de courir sus à cette bête fauve, comme on court sus aux lions et aux tigres. Qu’un homme ait le pouvoir, comme cela vient d’arriver en France à l’heure qu’il est, de ruiner soixante millions d’hommes tant Français qu’Allemands, d’en faire tuer deux cent mille, réduire en esclavage un million, blesser trois cent mille, de faire pleurer, souffrir de la faim, de la misère, quatre millions de femmes et d’enfants, Français ou Allemands, de répandre partout deuil, désolation, souffrance, poitrines crevées, tètes fendues, membres coupés, entrailles jetées à travers champs, jeunes gens tués, ces jeunes gens dont chacun à coûté à sa mère quinze ans de soins assidus, de veilles constantes, d’éducation dévouée pour en faire un homme digne de servir l’humanité ; que tout cela soit possible en notre XIXe siècle de science universelle et d’universel espoir, après six mille ans d’esclavage des nations, d’épreuves et de luttes si pénibles, d’aspirations incessantes vers un avenir meilleur, de marche continue de la pensée humaine vers la justice, la vérité, le bien ; que tout cela soit possible pour assurer le trone de France au rejeton d’un bâtard hollandais et d’une aventurière espagnole; que, pour attaquer et détruire le monstre, auteur de ces épouvantables attentats contre la liberté, il faille engager une lutte fratricide ; qu’il faille dans les rues d’une ville où l’on se promenait la veille en frères, cœurs ouverts et la main dans la main, jeter à terre, baignés dans leur sang et râlant misérablement, douze cents braves ieunes gens, esclaves d’une discipline aveugle et féroce, assassinés par leurs pères, leurs cousins, leurs frères, livrer aux balles de ces jeunes soldats douze cents de leurs chers parents, livrer à l’épouvante, au deuil, aux regrets éternels, les familles, ces asiles bénis de la justice, de là probité, des pures et bienfaisantes affections ; Ou bien qu’il faille, afin de supprimer la cause de tous ces maux, afin que l’humanité dégagée de ce cauchemar et de cette oppression, respire librement, mettre hardiment la main sur le bandit au nom duquel les juges rendent la justice, lui planter dans le cœur le poignard que chaque jour il plonge dans le cœur de milliers de familles; certes, le régicide devient alors un devoir sacré. »

Déjà l’attention publique, un moment occupée par la mise en scène formidable du procès de Blois, était distraite par d’autres événements pleins de menaces terribles. L’agitation de plus en plus grande des esprits se traduisait chaque jour par quelque tentative nouvelle. Flourens, tenu fidèlement au courant des efforts du parti républicain, quitte Londres, arrive au pont de Kehl et se dispose à le franchir, quand il apprend par un journal français, que le hasard place dans sa main, que l’heure n’est pas venue encore. Sa tête est mise à prix par Ollivier ; il le sait, et décide avec raison qu’il vaut mieux attendre une occasion sérieuse et décisive de verser son sang pour la liberté de son pays. Afin de s’ôter à lui-mème la tentation de retourner prématurément à Paris, il part pour la Grèce. A peine arrivé à Athènes, il y est traqué par l’ambassade française qui demande et obtient son extradition.

Le peuple soutient le proscrit et épargne au gouvernement grec la honte d’une lâcheté. Sur ces entrefaites, le gouvernement impérial s’effondre et disparaît dans la boue d’où il était sorti, et le 4 septembre paraît plein de promesses. Paris s’émeut et acclame la république, cette pauvre proscrite qu’il a fusillée lors des journées de juin 1848, qu’il a vendue le Deux décembre 1851.

Cependant Flourens n’avait pu attendre à Athènes la chute, prévue pourtant, de Napoléon III. Dès qu’il apprend les revers de l’armée française, il part, débarque à Trieste, traverse le Simplon, arrive à Genève, prend la voiture de Ferney et est arrêté à Gex, où on voit en lui un espion prussien. Le 4 septembre le trouve en prison ; il révèle alors son nom et sort de son cachot sur un ordre venu de Crémieux. Il arrive à Paris le 6 septembre, court à l’Hôtel de ville et expose à Rochefort un plan de soulèvement général en Europe.
C’était le plan du bon sens et du patriotisme opposé au plan de Trochu.

Malheureusement, ainsi qu’il l’a dit lui- même, « la journée du 4 septembre, si incomplète et par ià si dangereuse, où la république fut seulement acclamée, mais non point fondée, fut l’œuvre de quelques imposteurs et d’un peuple abusé qui prit le nom pour la chose. » Nous ferons ailleurs le procès aux hommes du 4 septembre, et nous ne manquerons pas d’attribuer à chacun d’eux la part de responsabilité qui lui incombe. Qu’il nous suffise de dire ici que Flourens, voyant ses idées rejetées de parti pris, ne se laissa pas décourager et voulut personnellement prendre la part la plus énergique à l’œuvre de la défense nationale. Il forma d’abord à Belleville cinq bataillons qu’il commanda jusqu’au 5 octobre , puis se mit à la tête d’un corps de 500 tirailleurs, sur le dévouement desquels il savait pouvoir absolument se reposer. Déjà fort hostile au gouvernement de la défense nationale qu’il accusait, à bon droit, de mollesse et d’incapacité, Gustave Flourens ne se contint plus et résolut de le renverser. L’occasion se présenta bientôt. Bazaine venait de capituler à Metz, et la mission de M. Thiers aboutissait à une proposition d’armistice, regardée par les patriotes comme un véritable acte de trahison. En conséquence, apres s’étre concerté avec vingt-trois chefs de bataillon, il marcha, le 31 octobre, avec ses tirailleurs, sur l’Hôtel de ville, que venait d’envahir une foule nombreuse, pénétra dans la salle où se trouvaient plusieurs membres du gouvernement, s’élança sur la table, autour de laquelle ils étaient assis, pressés par le flot des envahisseurs, prononça leur déchéance, et lut, aux acclamations de ceux qui l’entouraient, une liste contenant les noms des citoyens devant, jusqu’aux élections, faire partie du comité provisoire de salut public ; Dorian, Flourens, Félix Pyat, Blanqui, Delescluze, Millière, etc. N’ayant avec lui que ses tirailleurs, il se borna à faire garder à vue, par un certain nombre d’entre eux, les membres du gouvernement de la défense, pendant que d’autres volontaires gardaient les issues de l’Hôtel de ville; mais, tandis que Flourens, Blanqui, Delescluze, Millière, Ranvier et Moitu, réunis dans une salle, envoyaient des ordres aux maires et aux chefs de légion sur lesquels ils comptaient, de nombreux bataillons de gardes nationaux et de mobiles bretons cernaient l’Hôtel de ville à l’appel de Trochu et de Ferry, qui y pénétrait lui-même par un souterrain avec un bataillon.

Comprenant alors que la résistance était impossible, Flourens proposa h ses collègues d’aller trouver Dorian, qui était dans une salle voisine, et de passer avec lui une convention, destinée à éviter l’effusion du sang. Cet avis fut adopté. Dorian consentit à promettre qu’il serait fait des élections pour la commune le mardi, des élections pour choisir un nouveau gouvernement le mercredi, et que les envahisseurs quitteraient, sans être inquiétés, l’Hôtel de ville. Peu après, à quatre heures du matin, la dernière partie de cette convention était fidèlement exécutée; mais, raffermi par les élections qui lui confirmèrent son pouvoir par une immense majorité (3 novembre), le gouvernement de la défense nationale crut devoir poursuivre les principaux auteurs de la journée du 31 octobre. La détention préventive fut longue pour la plupart d’entre eux.

Quant à Flourens, il réussit d’abord à déjouer toutes les poursuites, mais ayant appris que les tirailleurs qu’il avait commandés étaient envoyés aux avant-postes à Créteil, Flourens ne put résister au désir d’aller servir au milieu d’eux. C’est là qu’il fut arrêté par les ordres du général Clément Thomas, pour être conduit et incarcéré à Mazas le 7 décembre. Dans la nuit du 21 au 22 janvier, il fut délivré par ses tirailleurs. Traqué par la police, il se réfugia chez un ami, ou il écrivit Paris livré. Le 10 mars 1871, il fut condamné à mort par contumace.
Quelques jours après, le 18 mars, éclatait la révolution communaliste, que bien des gens ont condamnée et condamnent encore parce que, de bonne ou de mauvaise foi, ils ne voient ou affectent de ne voir dans ce mouvement qu’une insurrection criminelle d’hommes qui, ne possédant rien, cherchent par tous les moyens possibles à détruire la propriété.

Disons-le : Diriger ce qu’on ne peut empêcher, voilà à coup sûr la meilleure politique. Or, pour celui qui réfléchit et juge de sang- froid, il s’agit aujourd’hui de conduire la France vers la régime fédératif, si l’on ne veut, en irritant en elle les forces convulsives qui l’agitent, la mener tout droit au démembrement. Lorsque des éléments divers ne sont plus assez cohérents et assez harmoniques pour que leur agrégation forcée n’aboutisse point à de violentes secousses, il faut rendre ces divers éléments plus libres et plus indépendants les uns des autres.Tel était le but de la révolution du 18 mars, et si les hommes qui ont formé plus tard la Ligue des droits de Paris avaient eu le courage de se mettre à la tête du mouvement, ils auraient calmé bien des colères, évité tous les excès, tous les crimes commis sous le prétexte de la Commune et maintenu la question à son point de vue vrai : La revendication de Paris ou plutôt Paris libre dans la France libre.
Mais revenons à Flourens. Son horreur de la guerre civile le tint éloigné du mouvement jusqu’au 26 mars. Elu membre de la Commune dans le dix-neuvième et le vingtième arrondissement, attaché à la commission de la guerre, il fut fait colonel et reçut, le 2 avril, lorsque commencèrent les hostilités entre Paris et l’Assemblée nationale, l’ordre de marcher sur Versailles à la tête d’une colonne de fédérés.

Entraîné par son ardent courage, il crut à la possibilité d’imposer par la force, au gouvernement de Versailles, des conditions qui puissent sauver Paris. Le 2 avril à quatre heures du matinil fit à Courbevoie la jonction avec le général Bergeret, puis se porta à Rueil où il ordonna de construire des barricadeset de barrer la route de Saint-Germain…

FJourens, se sentant épuisé et hors d’état de remonter à cheval, entra dans un cabaret situé sur la berge. Le maître de l’établissement le trahit, et dénonça aux gendarmes la présence d’un chef de fédérés.
À la nuit tombante, entre quatre et cinq heures, Gustave Flourens fut surpris au milieu d’un profond sommeil ; bientôt rendu au sentiment de sa situation, il alla au-devant du danger, traversa le jardin et se trouva en face de quarante gendarmes. Ce fut là que, sans avoir ni tué ni blessé personne, sans provocation aucune, il reçut du lieutenant Desmarets, nommé depuis capitaine, un coup de sabre qui l’étendit mort.
Dans la soirée, son corps, chargé sur un tombereau rempli de paille, était dirigé sur Versailles, où, après avoir été exposé à l’hôpital, on l’enterrait au cimetière Saint-Louis. Sa, mère, dès qu’elle apprit ce malheur, voulut revoir son tils; elle obtint de le faire exhumer, et, le 6 avril, à quatre heures du matin, — sans que personne eut été prévenu, pour éviter toute manifestation, — elle revint à Paris, accompagnant avec ses deux autres fils, Emile et Abel, les restes de Gustave Flourens au Père-Lachaise, où ils furent déposés dans un tombeau de famille.
Ainsi mourut Gustave Flourens. Il a succombé misérablement dans une lutte horrible. Cet amant passionné des généreuses entreprises, ce coureur infatigable des aventures héroïques, ce Français des âges chevaleresques est tombé sous une main française ; mais, nous en avons la conviction profonde, son sang n’aura pas rougi inutilement l’autel de la Liberté, le drapeau de la république.

Gustave Flourens inspirait de la sympathie et commandait le respect, même à ses adversaires politiques. Le 4 avril, c’est-à-dire le lendemain de la mort de Flourens, le Bien public lui consacrait les lignes suivantes :

« Dans la galerie des révolutionnaires de notre temps, Flourens était la seule figure; je dirai plus : c’était le seul caractère, il faisait de la révolution par platonisme, tous les chemins glorieux lui étaient ouverts par son mérite personnel et le souvenir de son illustre père ; il patronnait la république sociale par conviction ; il avait 80,000 livres de rente. Rien de plus étrange, de plus fertile en contrastes saisissants que ce malheureux jeune homme. Il était de formes exquises et d’une politesse raffinée. Grand, svelte, distingué, invariablement vêtu d’un habit noir usé, il ressemblait à un professeur en quête de leçons. Indifférent à tout ce qui n’était pas la science ou la politique, il ne voyait de la société que les vices à corriger, les erreurs à combattre. Il écoutait poliment les discussions qui n’avaient pas trait à ses idées; mais il se renfermait dans un silence absolu tant qu’on ne touchait pas la corde sensible. La conversation se tournait-elle, au contraire, vers l’idéal rêvé, l’affranchissement du prolétaire, la délivrance du peuple, la république universelle, Flourens se transfigurait. Son œil bleu lançait des flammes, son large front s’éclairait ; la voix, qu’il avait très-belle et très-persuasive, prenait des éclats de clairon. Secoué par une fièvre ardente, il s’agitait en gestes désespérés, entassant arguments sur arguments, ironies sur ironies, colères sur colères. C’était alors un véritable apôtre. Il fallait, quoi qu’on en eût, l’écouter jusqu’à la fin et non sans admiration pour une foi si sincère, si éloquemment exprimée. Nous l’avons connu, nous l’avons aimé, et, tout éloigné que nous fussions des doctrines du révolutionnaire, nous nous sentions fortement attiré vers l’homme privé par l’estime qu’imposent toujours un beau caractère et une grande honnêteté. »

Gustave Flourens laisse plusieurs ouvrages. Indépendamment de ses leçons réunies en volume et d’une brochure intitulée : Ce qui est possible, il a publié : Le Discours du suffrage universel, la Question d’Orient et l’insurrection crétoise et la Science de l’homme. Il a collaboré aussi au Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle.

Mais G. Flourens n’était pas seulement un savant convaincu et un homme d’action. Dans Paris livré, qui venait de paraître au moment où éclata le mouvement du 18 mars, il se montre profond penseur. Son apréciation sur la bourgeoisie, qui sert d’épilogue à la triste histoire de la reddition de Paris, dénote une sûreté de vue peu commune. Aussi en terminant cette étude sincère, consacrée à la personnalité la plus rare parmi celles qui ont joué un role dans nos récentes dissensions, croyons nous devoir citer cette page remarquable où Flourens ravit tout entier.

«  »Nous sommes dans une bien moins mauvaise situation que n’étaient le Mexique et l’Espagne. Nous avons tout un grand pays qui est resté intact, toute une France, celle du midi où l’ennemi n’a point pénétré. Nous ne sommes pas moins braves que les Mexicains et les Espagnols mais nous sommes plus corrompus.

Ou plutôt, la bourgeoisie, classe dominante parmi nous, qui a en main le pouvoir et le capital, est plus corrompue. Parvenue à la toute-puissance en 1789, par sa victoire sur la noblesse, elle s’est aussitôt dépravée, et elle en meurt. Ainsi mouraient de corruption, avant leur 30e année, tous les rois mérovingiens, ces barbares subitement entrés dans la civilisation romaine.

Ne voulant point partager les fruits de la victoire avec le peuple, comme l’exigeait la justice, elle a cherché une arme contre les légitimes réclamations populaires.
Elle a trouvé cette arme dans le jésuitisme. Alliance entre les fils de Voltaire et les fils de Loyola. Ce monstrueux embrassement la tue.
Elle y a perdu toute virilité, toute rectitude de jugement, toute élévation de sentiments.
Elle y a perdu le sens de l’utile, le sens politique. Elle ne songe qu’à se donner un maître, jamais à se donner des institutions. Elle ne songe qu’à faire des restaurations monarchiques; dynasties qui avortent à peine nées; trônes qui durent quinze ou vingt ans,
puis sont brisés. Avant-hier Louis-Philippe, hier Louis Bonaparte, aujourd’hui le comte de Paris, demain peut-être le fils de Bonaparte !

Elle y a perdu le sens du juste, le sens moral. Sa devise, e’est le mot de Guizot, coryphée du parti : « Enrichissez-vous. » Pourvu quelle put s’enrichir, acheter coupons de rente, maisons, actions de chemin de fer, elle acceptait la pourriture impériale, méme elle aimait cette pourriture. Tant que Bonaparte a été debout, elle lui a servilement voté tous ses plébiscites; elle a traité de fous et d’ennemis publics ceux qui osaient l’attaquer. Elle ne l’exècre aujourd’hui que parce qu’en tombant il a fait tomber la rente. Elle y a perdu le sens du vrai et du beau, elle a aimé « l’art pour l’art » qui envahit tout, beaux-arts et littérature. Ecrivains, artistes se conforment à son goût, ne lui peignent plus que jouissances et triomphe de la matière. Nulle inspiration grande, nul sentiment élevé.

Sénile et niaise infatuation de soi, chauvinisme, dédain stupide des autres peuples, dont la plupart valent mieux que nous.

Si quelque heureuse convulsion ne vient enlever le pouvoir à la bourgeoisie, nous ne serons bientôt plus qu’une nation de baladins et de mandarins, de proxénètes et de vendus, d’agioteurs et de repus, de rhéteurs et de grammairiens.

Pour l’observateur superficiel, la France est finie aujourd’hui. Ce n’est pourtant que la fin d’un système politique et d’une caste.

Au siècle dernier, quand l’Europe voyait la lâcheté des généraux de Louis XV, la trahison de ses ministres, la sottise de ses diplomates , et la frivolité de la nation qui chansonnait ses défaites, l’Europe disait : Nation finie.

Pourtant la France vivait encore et vivait très-bien par la bourgeoisie. Politiquement, le tiers état n’était rien : il payait ses nobles maîtres et obéissait. Par la vitalité du génie, il était tout. Nourri de la forte moelle des encyclopédistes, élève des grands penseurs, de Rousseau, de Montesquieu, de Voltaire, il fit la révolution de 1789. Ses principes étaient incomplets, mais vrais, puisqu’ils sont devenus féconds

Aujourd’hui, la France vit encore, et vit très-bien par le peuple. La bourgeoisie, héritière de la noblesse, a commis la même faute qu’elle, et en meurt. Elle a tout pris pour soi, n’a rien laissé au peuple. Elle a seulement changé le privilège du sang en privilège de l’argent.

Ses fils commandent seuls. Pour commander dans l’armée de terre ou dans la marine, il faut être fils d’épicier enrichi ou d’usurier j il faut avoir payé pension aux Ecoles militaires Le sous-officier, fils du peuple, brave et sachant bien son métier, ne commandera jamais, parce que son père n’a eu ni négoce ni boutique, n’a pu vendre de la cassonade mauvaise, voler ses clients, amasser des gros sous. Ce sont les fils de la bourgeoisie, officiers par droit d’argent, qui viennent de nous faire battre duns toute cette lugubre campagne, comme les fils de la noblesse, officiers par droit de naissance, faisaient battre la France à Rosbach.•

Dans cette lutte contre la Prusse l’essor du peuple a été constamment réprimé par ses maîtres. IL n’a pu rien faire que se faire tuer obscurément et inutilement.

Qu’un étranger, Américain ou Anglais, juge impartial des partis français examine la conduite du parti démocratique pendant le Siège de Paris. Il n’y verra que sérieux et réel patriotisme, négation, courage. Il se dira — là, il y a des hommes, là, il y a de la vitalité, de l’avenir.

Il faut à l’Europe, si elle ne veut finir bientôt comme le Bas-Empire Romain un principe nouveau qui la sauve du bourbier monarchique.

Un principe qui l’affranchira de ce perpétuel brigandage des rois, de cette vieille politique de rapine, conduisant tour à tour le Prussien à piller la France et le Français à piller la Prusse.

Un principe fécond en institutions capables d’assurer la sécurité des peuples, de prévenir à tout jamais le retour de ces antiques fléaux de l’humanité, l’absolutisme monarchique, les castes, la théocratie, les luttes internationales.

Ce principe, le peuple l’a ; il l’aime ; il le défend de toutes ses forces ; il veut le faire triompher à tout prix.

Ce principe n’a jamais été appliqué politiquement dans le monde. Il y a seulement été prêché au point de vue sentimental et religieux.

Et pourtant, il peut seul sauver l’humanité, parce qu’il est la justice. Il peut seul fonder l’ordre et la liberté, déshabituer du brigandage les nations et les individus, résorber la bourgeoisie dans le peuple, réformer l’individu par l’éducation , procurer à chacun le bonheur véritable, qui consiste, non dans la rapine, niais dans l’accomplissement de tous les devoirs, dans la jouissance de tous les droits du citoyen, créer enlin un nouveau momie, une jeune Europe toute différente de l’ancienne.
Ce principe, c’est l’égalité! » (mars 1871)

[Article Gustave Flourens, Grand Larousse du XIXe siècle]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *