23.11.2017 PWT 47-2017 DEGAS RESORTS TO ANOTHER USE OF PHOTOGRAPHY

Degas recourt à un autre usage de la photographie en 1910.

Cet ensemble de huit grands tirages argentiques d’époque présente un indice tout à fait officiel sous la forme d’une taxation à 3frs 75 par l’administration française au titre du droit d’affichage, matérialisé par deux “timbres mobiles de dimension” et un tampon. La date du 8 avril 1910 précède de quelques jours l’inauguration du 20eme Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts au Grand Palais.

La biographie d’Edgar Degas indique l’année 1910 comme une année de retour d’activité que la modèle Alice Michel décrira comme activité plus commerciale qu’artistique (voir son texte étonnant pages 9 et suivantes). Degas, âgé de 76 ans et presque aveugle conçoit de savantes mises en scène dans son atelier poussiéreux pour vendre à de riches banquiers des variantes colorées de toiles plus anciennes. L’appel à la photographie en noir et blanc peut être un usage assumé de ce processus de commercialisation de multiples.

Évocation de Degas en 1910 (Alice Michel, Mercure de France)

‘Dans l’atelier, la jeune fille fut surprise de trouver la table à modèle et la statuette [sur laquelle il travaillait depuis plusieurs mois] avec sa selle remplacées par une ban­quette et des chevalets et tabourets encombrés de pas­tels. Curieuse, elle les examina. Ils présentaient soit des dan­seuses, soit des femmes à leur toilette. L’une des figures, une danseuse à la barre, se retrouvait dans plusieurs pastels. Dans l’un, elle était habillée de vert et se détachait sur un fond violet; dans l’autre, le fond était jaune et le costume rouge, et dans un troisième se voyait un tutu rose sur un fond vert.

Pauline se souvint que jadis, c’était vers 1902, quand Degas dessinait encore, elle l’avait vu souvent décalquer son dessin et copier le même calque sur plusieurs feuilles de pastel. Ensuite, il peignait son sujet avec des tons différents, variant sans cesse les couleurs, jusqu’à ce que l’un des pastels le con­tentât assez pour qu’il le terminât, laissant les autres plus ou moins achevés. Degas regarda les figures l’une après l’autre, et paraissait indécis.

II choisit finalement une danseuse assise sur une banquette, la jambe allongée. Après avoir épinglé Je pastel sur un carton posé sur un che­valet, il le contempla longuement de près en penchant la tête et récitant ses absurdités sur le tigre amateur d’art et de pis­senlit.

Le modèle, assis sur la banquette, se tint prêt à donner la pose. Mais Degas ne semblait pouvoir se décider au travail. Près d’un quart d’heure s’était écoulé, quand il dit :

— Venez ici, Pauline. Quelle est la couleur de ce pastel ? Il lui montra un bâton rose dont elle lui indiqua la teinte, ainsi que celle de plusieurs autres un gris clair, un bleu foncé, un vert.

— Merci, fit-il. Rasseyez-vous. Je vous dirai quand j’aurai besoin, de vous. Toute émue, la jeune fille retourna à sa place. II était donc presque aveugle pour ne pouvoir distinguer les couleurs, bien qu’il fil clair dans l’atelier, le rideau étant relevé très haut?
Gomment allait-il s’y prendre pour peindre?

Ses crayons dans la main, Degas hésita longtemps. Enfin, il donna un vague coup de crayon au fond du pastel, puis s’arrêta et examina le dessin, tous les traits de son visage durcis par une concentration intense.

Le souvenir des gestes rapides avec lesquels il travaillait autrefois fil trouver à Pauline son tâtonnement d’aujour­d’hui si pénible que les larmes lui montèrent aux yeux. Pour échapper au spectacle lamentable, elle quitta sa banquette et, allant auprès du poêle, elle tourna le dos au vieil artiste. Elle n’avait entendu que rarement le frottement du pastel sur le papier quand, tout à coup, la chute lourde d’un corps retentit dans l’atelier. C’était Degas qui venait de tomber de tout son long sur le parquet, entraînant le chevalet. Il cria à Pauline qui accourait pour le relever :

— Laissez-moi! Ramassez d’abord les dessins !Elle obéit et ramassa plusieurs dessins envolés de tous les côtés. Puis, l’aidant à sc remettre sur pied, ce qui n’était pas trop facile, elle demanda :

— Que vous est-il arrivé ? Vous êtes-vous fait mal ? Il tâta ses bras, ses jambes et dit rassuré:

— Non, je n’ai rien… En me levant, mon talon est resté accroché après le chevalet et m’a fait tomber. Regardez, ma fille, mes beaux vêtements sont pleins de poussière !

— Ce n’est rien, monsieur Degas. Nous allons les brosser et il n’y paraîtra plus… Mais vous en faites de belles, pour une fois que vous êtes endimanché !

— Et mes dessins! Ah ! le voilà abîmé, celui auquel je tra­vaillais ! Il faut vite le réparer; on doit venir le chercher ce matin. Prenez la pose, ma fille.Pendant que le modèle posait, elle ne put observer Degas. Il ne semblait pas travailler souvent et s’arrêta bientôt pour «’asseoir dans le fauteuil.

— Mon Dieu,si je pouvais donc le terminer! Hélas, je ne pourrai plus jamais dessiner; ma vue m’abandonne de plus en plus… Que c’est donc affreux de ne plus voir clair, quelle existence pour un peintre ! Seigneur! ne me laissez pas deve­nir aveugle! J’aime mieux mourir… Pauline fit semblant de n’avoir pas entendu ses plaintes et, d’un ton enjoué, elle dit :

— Monsieur Degas, vous souvenez-vous de ma première visite chez vous? Louise m’avait amenée ici afin que vous me disiez si j’étais assez bien faite pour poser.

— En effet, je me souviens avoir été le premier à vous voir nue. Mais cela n’allait pas tout seul. Vous ne vouliez pas enle­ver votre chemise; Louise a dû vous l’arracher de force. Vous aviez un air pudique qui était charmant.

— Pensez donc! se mettre toute nue devant un homme !

— Est-ce qu’un artiste est un homme? répliqua Degas avec un haussement d’épaules. Vous étiez bien jolie, mais que vous posiez mal! Impossible de vous faire creuser les reins.

— Vous me l’avez appris à coups de poing dans le dos. Le vieil artiste rit :
— Petite mâtine ! j’aurais dû ne pas payer vos séances pour vous avoir appris à poser… Allons, il va falloir ranger tous ces dessins qui traînent. Il ne laissa que le pastel auquel il avait travaillé et mit tous les autres dessins dans les cartons qu’il portait ensuite dans la pièce au fond de l’atelier. Il était là-bas depuis plus d’un quart d’heure, quand un brusque coup de sonnette l’interrompit.

Pauline le vit revenir dans l’atelier avec un homme grand et fort, au ver­be haut et à la mine autoritaire. Degas conduisit sou visiteur devant le chevalet:

— Voilà votre pastel. Mais j’ai encore quelque chose à y retoucher. Attendez donc quelques minutes… Pauline, don­nez-moi la pose.

— Je vous en prie, monsieur Degas, protesta le monsieur. Ne prenez pas cette peine. Elle est parfaite, cette danseuse; le dessin et le coloris en sont admirables. Je l’emporte tel que. Vous permettez?

Il mit le pastel dans un carton, et reprit :

— Ne déjeunez-vous pas chez les Rouart, comme d’habi­tude? J’ai une voiture en bas, je pourrais vous y conduire.

— Je veux bien, répondit le vieil artiste. Ce n’est plus la peine de se mettre à travailler… Vous pouvez vous habiller, ma fille. Pendant qu’elle s’habillait derrière le paravent, Pauline en­tendit Degas raconter sa chute de tout à l’heure. Il ajouta à son récit une petite anecdote sur Cézanne. Un jour, Cézanne s’était pris le pied dans son chevalet, ce qui l’avait fait tomber par terre. Mais au lieu de vouloir recon­naître la cause de l’accident, il jurait qu’un de ses ennemis lui avait tendu une embûche afin qu’il se tuât. Car; sur ses vieux jours, la folie de la persécution s’était emparée de son pauvre cerveau.

Le lendemain matin, Pauline trouva Degas dans la salle à manger en conversation avec un monsieur d’une cinquantaine d’années, aux cheveux et à la barbe trop noirs. Ils parlèrent politique, pestèrent contre ce « misérable gouvernement », et Degas conclut :

— La société ne peut exister qu’aussi longtemps qu’il y aura des préjugés. L’idée que tous les hommes sont égaux est une infamie.

— Oui, c’est une abomination, appuya le visiteur avec un regard de mépris sur la vieille bonne qui, assise à sa place, près de la fenêtre, et vêtue de son éternel caraco, assistait, silencieuse, à la conversation… ’

(Alice Michel, Degas et son modèle, Mercure de France 1er et 16 février 1919. Texte intégral en ligne:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2018352/f80.item

PWT 47-2017 Degas

 

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