21.09.2012 Gustave Le Gray rue Vivienne (article complémentaire)

Voici enfin de larges extraits du Traité Nouveau, publié par Le Gray en 1851 et qui éclairent sur ses trois premières années de praticien « photographiste » :

La Photographie : « son influence sur la peinture sera d’une portée immense ; car en même temps qu’elle éclaire le peintre sur les difficultés de son art, elle épure le goût du public, en l’habituant à voir la nature reproduite dans toute sa fidélité, et souvent avec des effets d’un goût et d’un sentiment exquis.

Déjà on a pu se convaincre de cette influence par les dernières expositions des tableaux. Les mauvais portraits y étaient plus rares et l’effet dans les compositions généralement mieux entendu.

Les toiles qui attiraient le plus l’attention du public étaient justement celles qui approchaient le plus du rendu de sentiment d’une belle épreuve photographique.
Certes, je suis loin d’entendre par là qu’ une bonne peinture doit avoir l’exécution minutieuse, microscopique d’une plaque daguerrienne.

A mon point de vue, la beauté artistique d’une épreuve photographique consiste au contraire presque toujours dans le sacrifice de certains détails, de manière à produire une mise à l’effet qui va quelquefois jusqu’au sublime de l’art.

Aussi est-ce surtout entre les mains des artistes que l’instrument de Daguerre peut arriver à donner des résultats complets. En variant la mise au point, le temps de la pose, l’artiste peut faire valoir ou sacrifier telle ou telle partie, produire un effet puissant d’ombres et de clairs, ou bien un effet d’une douceur et d’une suavité extrêmes, et cela en copiant le même site, le même modèle.

Il n’y a donc vraiment que l’artiste ou l’homme de goût qui puisse obtenir sûrement une oeuvre parfaite à l’aide d’un instrument capable de rendre le même objet avec une variété d’interprétation infinie, puisque lui seul a l’intuition de l’effet qui convient le mieux au sujet qu’il reproduit.

Depuis son origine, la photographie a fait des progrès rapides, immenses sous le rapport des pro- cédés mécaniques. Ceux qu’il lui reste à faire seront produits lorsque le goût de ceux qui s’en occupent sera épuré.

Cette tâche à remplir appartient, à mon avis, à l’administration des musées seule.
C’est en admettant au Salon, au milieu des productions des artistes, les bonnes épreuves photographiques qu’elle encouragera ceux qui s’occupent de cet art nouveau à persévérer dans leurs efforts.

Ne pas prendre celte mesure, c’est enlever aux photographistes sérieux l’occasion et le moyen d’être justement appréciés ; c’est les abandonner à un public dont le goût n’est pas encore formé, et qui préfère les enluminures aux oeuvres vraiment artis- tiques ; c’est jeter le dégoût dans leur esprit, c’est tuer la photographie dans son berceau.

L’administration des beaux-arts doit des encouragements à la photographie comme à toutes les autres branches de l’art. La meilleure manière d’atteindre le but serait à coup sûr d’exciter l’émulation de ceux qui s’en occupent, en détruisant le préjugé si faux qu’il n’y a pas d’art à faire une belle épreuve, et que tout le mérite en appartient à la machine. Chacun s’étonne et regrette que l’administration ait refusé jusqu’à ce jour d’entrer dans cette voie; mais on espère aussi généralement qu’il n’en sera pas de même à l’avenir, et que la direction des musées, mieux éclairée sur la portée et les services de la photographie, lui accordera l’année prochaine son droit de cité.

(…) Le progrès de la photographie n’est pas dans le bon marché, mais bien dans la qualité d’une épreuve.

Si une épreuve est belle, complète et durable, elle devient d’une valeur intrinsèque devant laquelle le prix de revient disparaît entièrement.

Pour moi, j’émets le voeu que la photographie, au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, rentre dans celui de l’art. C’est là sa seule, sa véritable place, et c’est dans cette voie que je chercherai toujours à la faire progresser. C’est aux hommes qui s’attachent à son progrès de se pénétrer de ce principe. Chercher à diminuer le prix des épreuves, avant de trouver les moyens de faire des oeuvres complètes, serait s’exposer à perdre à tout jamais l’avenir de notre art si intéressant.

J’ai mis en pratique ces procédés dans mes ateliers du chemin de ronde de la barrière de Clichy, où une organisation entendue me permet de fournir au commerce 100 épreuves positives par jour, dont la solidité est à l’épreuve de l’action du temps.

Aucun soin, aucune dépense n’ont été négligés par moi pour arriver à la perfection des produits ; aussi engagerai-je les éditeurs, désireux de produire de beaux et durables ouvrages, à venir visiter mon établissement.

(…) QUELQUES OBSERVATIONS RELATIVES A LA PRISE DES POINTS DE VUE.

Lorsque l’on veut prendre une vue, il faut avoir bien soin de ne pas vouloir faire l’image trop grande, de manière à courber les lignes qui doivent être droites.

La distance de l’objet à copier doit être de trois ou quatre fois son plus grand côté, pour n’obtenir aucune déformation.

Lorsque le recul nécessaire manque avec un objectif normal, pour avoir l’ensemble d’un site, il vaut mieux alors employer celui de demi-plaque et faire une épreuve plus petite.

Il faut aussi bien se pénétrer que plus on est près de l’objet à copier, plus il faut de temps pour l’exposition à la chambre noire. La végétation et tous les objets verts en général demandent aussi un temps plus considérable.

DE L’OBJECTIF.

Le choix de l’objectif est des plus importants pour la réussite des belles épreuves.

Pour les monuments, le paysage et les reproductions, l’objectif normal est ce qu’il y a de supérieur. Je trouve indispensable qu’il ait un long foyer.

Pour les portraits, un objectif à doubles verres combinés est nécessaire.

Les lentilles doubles, allemandes, grande plaque, donnent de très-bons résultats, mais centralisent un peu trop la lumière; elles opèrent plus vite que les nôtres par cette raison.

Depuis quelque temps MM. Lerebours et Sccretan ont construit des objectifs à portrait de 36 lignes et de 48 lignes de diamètre, qui rivalisent avec avantage avec les objectifs allemands.

Ils ont l’immense supériorité de n’avoir pas de foyer chimique, et de donner en même temps autant de rapidité.

Dans le choix de ce genre d’objectifs, il faut rechercher ceux qui donnent l’image nette sur la plus grande étendue possible, et ne pas s attacher trop à la grande rapidité.

Une image est bien plus belle lorsqu’elle présente un aspect bien net dans tout son ensemble que lorsqu’elle est centralisée.

Il faut aussi bien s’assurer que le foyer chimique de l’objectif coïncide parfaitement avec le foyer apparent, remarque très-importante qui est due à M. Claudet : Des principaux phénomènes de photographie, 1850, chez Lerebours et Secretan ,13, Pont-Neuf.

(…) Je me trouve parfaitement bien de nos objectifs français, système allemand, et je ne me sers pas d’autres pour mes portraits.

Le foyer en est un peu plus long que dans les objectifs allemands, et l’image est plus également nette. Mais il faut avoir soin de s’adresser à un bon opticien.

Ceux de demi-plaque de MM. Lerebours et Secretan sont remarquables aussi par leur grande netteté et leur rapidité, et je les recommande à l’amateur qui ne veut pas faire la dépense d’un grand objectif. Ils m’ont donné des portraits très-beaux, et méritent la réputation dont ils jouissent.

Avec un objectif normal pour le monument, et un demi pour le portrait, l’amateur a tout ce qui lui est nécessaire. (…) J’obtiens ainsi un portrait en dix secondes à l’ombre et une ou deux secondes au soleil avec le papier sec.

OBSERVATIONS ΡΟUR LA BONNE EXÉCUTION DES PORTRAITS ET LA REPRODUCTION DES PLAQUES DAGUERRIENNES ET DES TABLEAUX A L’HUILE.

§40. — L’effet est une des conditions absolues pour qu’un portrait soit agréable. On ne doit donc rien négliger pour y arriver.

Le modèle doit toujours être à l’ombre et avoir un côté de la figure un peu plus éclairé que l’autre.

Il ne faut jamais que la tète soit dans la même direction que les épaules, cela manque d’élégance; si la tête est de face, il faut mettre le corps de trois quarts, et réciproquement.

La lumière que l’on obtient près d’une grande fenêtre est très-bonne pour son exécution, mais il faut avoir soin de mettre en face de la fenêtre une tenture blanche qui vienne projeter des reflets dans la partie qui est dans l’ombre. On obtiendrait sans cela un passage trop brusque du clair au noir qui ne serait pas harmonieux.

Une glace disposée de manière à renvoyer les rayons lumineux sur la partie de la figure dans l’ombre, donne aussi de très-beaux effets.

On pose le modèle entre les rayons directs de la fenêtre et ceux réfléchis par la tenture blanche ou la glace.

La lumière diffuse extérieure est très-bonne aussi et agit bien plus rapidement; mais, dans ce cas, il faut au contraire mettre sur un des cotés de son modèle une tenture très-foncée, afin de ménager des ombres.

Sans ces précautions, on manquerait presque toujours d’effet.

Il faut avoir soin que la tète soit l’Objet le plus saillant et le plus net de l’image, et s’attacher à mettre par conséquent plus scrupuleusement au point sur elle.

(…) Lorsque je fais un portrait assis, les genoux et les mains arrivent toujours beaucoup trop en avant pour pouvoir les avoir bien nets. J’y arrive cependant en me servant d’une ardoise courbée en sifflet vers le haut seulement de la chambre noire.

Pour obtenir cette courbe, je fais placer une personne sur une chaise, les mains sur les genoux, dans la position la plus habituelle. Je calcule sur le verre dépoli la différence qu’il y a entre la longueur du foyer sur le visage et celui sur les mains; cette différence établie me sert à faire la courbure de l’ar- doise à la place correspondante de l’image.

La place qu’occupe la tête doit être scrupuleusement au même point que le verre dépoli de la chambre noire ; on met exactement au point dessus, sans s’inquiéter des mains. Elles vont venir parfaitement nettes, par l’effet du ralongement de foyer, produit par la courbe de l’ardoise. Je ménage aussi devant mon modèle une draperie obscure où il puisse reposer les yeux sans les fatiguer. Je mets un pain à cacheter à l’endroit qu’il doit regarder, et lui recommande de battre la paupière comme d’habitude.

Il faut bien se garder de recommander une fixité de regard complète ; au bout d un instant l’oeil se remplirait de larmes, et tout le portrait grimacerait par l’effet de la contraction nerveuse et gênante que cela produirait.

Je me suis efforcé, dans cette partie pratique de mon traité, de donner tous les renseignements que je crois utiles à l’amateur pour bien réussir. Je l’en- gage à ne pas se laisser rebuter par un premier in- succès; en suivant exactement ces indications, il ne peut manquer de réussir.

Tous les jours je mets ces procédés en pratique dans mon grand atelier de photographie, chemin de ronde de la barrière Clichy, n° 7 ; j’engage donc les personnes qui pourraient être arrêtées par quel- que difficulté à m’y venir visiter : je me ferai un plaisir de leur donner les renseignements qui pourraient leur manquer et de leur faire voir mes collections d’épreuves faites par ces procédés et exécutées tant par moi que par les élèves que j’ai formés.

(…) La chambre noire est le principal instrument du photographiste.
Le mot photographiste (qui fait écrire par la lumière) doit désigner, je crois, l’artiste qui fait des dessins à l’aide de l’instrument de Daguerre.

Le mot photographe (j’écris par la lumière) ne doit s’appliquer qu’à l’image formée par la lentille sur le verre dépoli, qui, de fait, trace seule le dessin sur l’épreuve, action que le photographiste ne fait que diriger : le photographe, c’est donc l’instrument.

L’image photographique désigne l’épreuve finale obtenue par le photographiste à l’aide du photographe.Le disque non percé qui sert à fermer l’objectif porte le nom d’obturateur.

Depuis quelques années on a formé des objectifs combinés à deux lentilles achromatiques, qui fournissent une image plus lumineuse en permettant une ouverture plus grande. Ces objectifs sont surtout excellents pour le portrait. Les Allemands et M. Charles Chevalier en revendiquent l’invention. Ce dernier me paraît avoir la priorité.

(…) Un objectif photographique sans défaut quelconque doit être regardé comme un chef- d’oeuvre d’optique, et sera peut-être toujours une sorte de pierre philosophale pour les opticiens.

 (PHOTOGRAPHIE. TRAITÉ NOUVEAU THÉORIQUE ET PRATIQUE DES PROCÉDÉS ET MANIPULATIONS SUR PAPIER SEC, — HUMIDE, ET SUR VERRE AU COLLODION, — A L’ALBUMINE, PAR GUSTAVE LE GRAY, Peintre et Photographiste.

PRIX : 4 FRANCS.

PARIS. LEREBOURS ET SECRET AN, 13, PONT-NEUF,
L’AUTEUR, 7, CHEMIN DE RONDE DE LA BARRIÈRE DE CLICHY.
GERMER-BAILLIÈRE, 17, rue de l’École-de-Médecine.
H. BOSSANGE, 21, quai Voltaire.
A LONDRES. CLAUDET, 107 Regent street.
HENNEMAN, 122 Regent street.

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