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21.03.2012 Analyse d’un portrait possible de Nicéphore Niépce

Nicephore les yeux (myope ?)

C’est le jour du printemps, le 21 mars 2012 que Mr E. après avoir demandé le matin même si nous accepterions de l’aider à résoudre une question iconographique difficile apporta vers l’heure de midi un portrait dessiné, signé et daté 1805 dans un montage un peu ancien. Au dos : une identification : Joseph-Nicéphore Niépce (1765-1833), inventeur de la photographie.

Lussigny-Niépce arrive

Or on  connaît Niépce surtout par des portraits posthumes et idéalisés. Un portrait d’homme jeune par Laguiche est très controversé.

Dos du montage

Au dos du montage, étiquette de papier et  notice photocopiée qui reprend des éléments de la biographie proposée en 1925 par Georges Potonniée, sans prendre en compte ni les nouveaux éléments publiés en 1983 par Paul Jay ni surtout les travaux de Manuel Bonnet et Jean-Louis Marignier  publiés par Pierre-Yves Mahé : Niépce : Correspondance et papiers [préf. de Janine Niepce] / Saint-Loup-de-Varennes, Maison Nicéphore Niépce , 2003.

Les modalités de la longue enquête sont définies et agréées. Elle portera sur une identification des portraits connus de Niépce, une analyse matérielle du portrait  et de son montage, une identification de la signature et donc du peintre-dessinateur.

En mars 2012, nous sommes exactement un an après l’apparition publique des faux calotypes « Crespy-le-Prince » mis en vente par Artcurial le 29 mars 2011 à Deauville, avec un catalogue  qui a dupé trop de gens importants, l’enquête vient de démarrer et la possibilité d’un piège astucieux en ce premier anniversaire de la vente, sous la forme d’un portrait de grande valeur scientifique sinon économique oblige à rédoubler la vigilance et vérifier toutes les étapes de la méthode.

Il faut préciser que le propriétaire du portrait est connu depuis longtemps, bibliophile et bibliographe rigoureux, il produit un ensemble de dessins anciens qui, affirme-t-il proviennent de la même collection, et qu’il a acheté en un lot dans un carton à l’hotel des ventes vers 1982. Il affirme ne pas avoir touché au montage, ce qui sera confirmé par les analyses.

On établi alors une liste des portraits supposés de l’inventeur de la photographie. Cette liste récèle bien des surprises et des contradictions. Le plus ancien document éligible et établi comme certain est un « portrait parlé », établi par la police de l’an IX sur son passeport délivré pour un voyage de Nice à Chalon-sur-Saône et entré récemment dans les collections de la BNF :

Passeport Joseph Niepce014

Son passeport, établi le 28 floréal an IX (18 mai 1801), Joseph Niépce ayant 36 ans, indique : « taille 1,76 m, cheveux et sourcils châtain clair, yeux gris, nez effilé, bouche moyenne, menton rond, front large, visage ovale ».

En 1925, l’historien Potonniée avait ainsi annoncé les résultats de son enquête : “Tous les portraits de Niépce, gravés, sculptés ou peints dérivent d’un buste modelé par Isidore, du vivant de son père, et qui passait pour très ressemblant.
En 1867, ce buste fut photographié par Bourgeois, photographe de Chalon, pour illustrer le livre de Fouque : “La vérité sur l’invention de la photographie”.
Dujardin reproduisit la photographie en héliogravure d’après le procédé de Garnier. Mais ces héliogravures n’étant pas prêtes au moment de l’édition, les premiers exemplaires sont illustrés avec des “photocopies” (épreuves albuminées) de Bourgeois.

Il a servi de modèle pour un portrait peint par Léonard Berger en 1854, pour une maquette de Rougelet, pour un buste modelé par Barré en 1855 et, enfin, pour la tête de la statue érigée en 1885.
Isidore dessina également un portrait au crayon que Lacan a reproduit dans le journal La Lumière du 6 juillet 1851. Il n’existe pas d’autre image contemporaine de Niépce”
(Georges Potonniée, Histoire de la découverte, page 102).

 

Question du portrait buste

 

Question du portrait d'apres buste

Question du portrait couleurs

Depuis, au moins un portrait conservé dans la famille a été identifié et publié en 1974 :

portrait JNN publié par Harmant

Question du portrait juxtaposition

Les deux portraits sont suffisamment compatibles pour justifier des analyses complètes. Quant au portrait par Laguiche, utilisé par plusieurs dictionnaires, voir l’article séparé : Sur un Portrait signé Laguiche.

Il est alors décidé de procéder à des analyses chimiques des différents éléments du montage, carton, colle, papier de l’étiquette. Le Laboratoire scientifique et technique de la Bibliothèque nationale de France est contacté et une séance de prélèvements est organisée le 24 avril 2012 en présence de chercheurs du CNRS.

tous les échantillons de colles prélevées entre le portrait et le carton (ou plutôt le papier vergé rose) sont en PVAc (polyvinyle acétate)

Le laboratoire de la BNF rend après quelques semaines son verdict : « tous les échantillons de colles prélevées entre le portrait et le carton (ou plutôt le papier vergé rose) sont en PVAc (polyvinyle acétate) ».

etiquettes-Lussigny

L’étiquette est une reproduction des deux premières lignes d’une cartouche d’un hors-texte de l’ouvrage de Lécuyer, Histoire de la Photographie, 1945.

Le dessin est monté sur un papier vergé rose assez fin ancien, la signature et la date sont sur ce vergé.

Le collage sur un carton de récupération (défait d’une reliure ancienne avec des traces de parchemin), la marie-louise et le collage d’une cartouche reprise de Lécuyer datent ensemble de la deuxième moitié du XXe siècle, après la publication de cet ouvrage. L’ajout d’une notice biographique photocopiée suggère de préciser ll’intervalle des années car il s’agit de modèle de photocopieuse de la fin des années 1970, début des années 1980. En intégrant le témoignage du propriétaire, ces ajouts datent des années 1975-1982.

La Marie-Louise, la carton gris épais, l’étiquette « Nicéphore Niépce » sont associés au dessin à l’instant T≥ 1945, à l’aide de colle PVAc.

1805 ≤                       1945 ≤ T ≤ 1983

La notice biographique est une photocopie ajoutée à T’ bien évidement postérieure à T, que l’on peut borner dans la ligne des temps  grace à un témoignage vérifié et à un ensemble intéressant de dessins et de portraits gravés conservés par le denier propriétaire, T’ ≤ 1983

1805 ≤                 1975 ≤ T’ ≤ 1983

Conclusion, il est possible à la lumière de ses résultats de détacher le portrait et son vergé rose du reste du montage que l’on va conserver par ailleurs, cette opération de démontage est confiée à un restaurateur minitieux dont l’atelier est proche du Père-Lachaise. On ne conserve que les éléments considérés comme contemporains du dessin.

Portrait devant rideau

Le verso du vergé rose ne révèle aucun indice. Maintenant nous  n’avons comme éléments à étudier hors le dessin que la signature et la date sur le montage :

Lussigny -date et sign

E. Lussigny 1805. Cette signature peut correspondre à celle du strasbourgeois Jean-George-Étienne Lussigny, né en 1767; fils de Étienne-Joseph Lussigny et de Marie Aimée Douillard.

Le Louvre possede deux dessins de Lussigny, le chateau de Fontainebleau deux grisailles. Le fait qu’il y ait beaucoup de personnes originaires de Strasbourg portraiturées par Lussigny amenait à rechercher dans cette direction (les dates correspondent également, il est élève de Weyler en juillet 1788, juste avant la Révolution.

Par ailleurs, Joseph Niépce a un lien indirect avec Strasbourg en 1805 (seule année dont il parle d’ailleurs de cette ville dans sa correspondance publiée), car alors que les deuils se sont multipliés autour de lui, sa mère, un frère, un enfant, un des fils de sa femme qu’il a élevé avec elle rentre en France avec son régiment basé à Strasbourg.

Voici les résultats de l’enquête menée par François Cam-Drouhin :
Jean-George-Étienne Lussigny naît à Strasbourg en 1767, fils de Étienne-Joseph Lussigny (orfèvre) et Marie Aimée Doilliart. Il est baptisé à la Paroisse Saint-Pierre-le-Vieux aux abords du Fossé du Faux Rempart. On ne sait rien de son enfance ni de son adolescence avant son entrée comme élève dans l’atelier du peintre strasbourgeois Jean-Baptiste Weyler à l’âge de 21 ans en 1788. Aucune confusion n’est possible sur un homonyme strasbourgeois puisque son nom est cité en entier dans les archives de l’École des Beaux Arts de Paris et mentionné dans La Revue alsacienne illustrée de 1908. Il s’agit donc de savoir si ce jeune peintre peut être l’auteur des oeuvres signées E. Lussigny, conservées au Louvre, au Musée Carnavalet et à la BnF. Aucun exemple de signature précisant le prénom complet de l’artiste n’a été porté à notre connaissance jusqu’à présent.

Lussigny portrait de professeur

Les modèles identifiés sur les peintures et dessins de E. Lussigny sont relativement peu nombreux (J. Kenn, professeur de musique né en Alsace dans le comté de Deux-Ponts, et Fanelly Beauharnais Castaing – l’indication géographique « Meuse » est précisée sur le montage).

Lussigny FRançoise de B.

Lussigny dessin jeune femme

Les oeuvres des trois musées cités précédemment représentent des militaires, vraisemblablement deux personnes distinctes. L’un est décoré de la Légion d’honneur comme le précise les notices de catalogage, l’autre est vêtu d’un uniforme de Grenadier, c’est d’ailleurs ainsi qu’il est désigné sur le cartel présenté en salle.

Les peintures et le dessin conservés au département des arts graphiques du Louvre et à la BnF entrent dans les collections publiques en 1928 suite au don du Baron de Christiani, descendant du militaire qui obtint son titre en 1810 après une brillante carrière militaire dans l’armée révolutionnaire puis napoléonnienne. Charles-Joseph Christiani est strasourgeois, il naît dans cette ville en 1772. Il reçoit les médailles de Chevalier, d’Officier, de Commandeur et de Grand Officier de la Légion d’honneur et termine sa carrière comme Maréchal de Camp. Une étude détaillée des décorations portées par le militaire du Louvre et de la BnF permettrait sans doute de valider l’hypothèse selon laquelle le sujet des oeuvres provenant du don Christiani est bien le baron Charles-Joseph en personne. Par ailleurs, Joseph-Auguste Christiani, né à Strasbourg en 1775, sans doute frère du baron, également Officier de la légion d’honneur est pour sa part Chef de bataillon de Grenadiers. Le portrait de grenadier du Musée Carnavalet semble avoir été réalisé à une date trop précoce pour que Joseph-Auguste en soit le sujet (il a 16 ans en 1791). La date peut sans doute être réevaluée puisqu’elle semble proposée à la lecture du billet presque entièrement illisible que tient le militaire dans sa main.

Lussigny portrait militaire

La signature caractéristique du peintre apparait sur les oeuvres dessinées systématiquement en bas à droite du cadre. La provenance commune, le sujet militaire des oeuvres du don Christiani (peintures et dessins confondus), ainsi que la présence de signatures sur les pièces des deux natures, nous permet de dire que c’est bien un seul et même peintre, E. Lussigny qui réalise les huiles et les mines de plomb. Ainsi, E. Lussigny peint et dessine des sujets militaires mais également civiles. Une partie des modèles identifiés sont donc originaires de Strasbourg ou de sa région. Hormis le cas de J. Kenn, la source la plus riche et cohérente d’oeuvres de E. Lussigny (le don Christiani) a pour sujet un militaire né à Strasbourg et qui a accomplit au moins une partie de sa carrière dans cette ville. Par ailleurs, le tableau du musée Carnavalet nous renvoie à cet ensemble, ou du moins au cercle de grenadiers du régiment strasbourgeois.

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