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14.10.2014 Mario Giacomelli, prophète en son pays

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« È stato il fotografo dei “pretini” e dei gabbiani, ma non solo Lo interessava la perdita, la vita dal basso: la campagna invasa dai trattori, le case crollate dei contadini, i vecchi negli ospizi senza più denti in bocca. Dieci anni fa se ne andava, e ora la sua Senigallia lo ricorda con una mostra, “Piccoli inediti”. Sono alcuni versi e i primi clic trovati dal figlio Simone nella soffitta di casa. Non scarti: “Papà non pubblicava quello che amava”

On connaît de Mario Giacomelli les images des séminaristes ou encore celles des mouettes. Mais bien plus il s’intéressait à ce que l’on était en train de perdre ; la campagne envahie de machines, les maisons en ruines des paysans pauvres, les vieux dans les maisons de retraites, les sans-dents.

Pour les dix ans de sa disparition la ville de Senigallia avait organisé une exposition d’essais photographiques inédits avec dix poèmes et dix des premiers travaux retrouvés par son fils Simone: « Ce ne sont pas des épreuves refusées, la vérité est que mon père ne montrait pas et ne publiait pas ce qui lui tenait le plus à cœur ». Aujourd’hui la galerie Rhincéros va en exposer une trentaine.

Emanuela Audisio nous a autorisé à adapter en français son très beau texte publie dans le journal La Repubblica le dimanche 7 novembre 2010. On trouvera le texte en italien a la fin de cette tentative de traduction pour le public francophone.

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Il s’en est allé au milieu de la nuit du 25 novembre d’une année dont il ne voulait pas prononcer le fatal millésime. En janvier on l’avait opéré aux urgences sans donner aucun espoir.

Simone se souvient : — « Quand mon père sort de la réanimation il me demande de lui apporter mon appareil photo. Le mien ? En effet il ne voulait pas le sien. Il est descendu du lit, a pris l’appareil de mes mains pour le régler, me l’a tendu en me disant de ne toucher à rien et de ne pas bouger. Puis il s’est approché de la fenêtre et m’a ordonné  — Vas-y déclenche ! ».

Et ainsi à été créé : Questo ricordo lo vorrei ricercare (Ce souvenir dont je voudrais me souvenir).

« Je voudrais », mais en fait je ne veux pas . La modestie des désirs de celui qui remercie pour un rien, pour une morceau de gâteau sec à partager pour tout dîner. « Ce que j’ai reçu de mieux dans ma vie, c’est la pauvreté et les coups que me donnait ma mère. »

Des coups qui laissent des bleus. Même si la mère a fini par confesser qu’après elle partait s’enfermer dans les toilettes pour pleurer.

Mario Giacomelli même s‘il n’avait pas de mains pour lui caresser son visage (du titre qu’il a donné à sa célèbre série des séminaristes), il avait des yeux qui savaient raconter, qui savaient reconnaître la guerre en temps de paix. Les signes, les blessures, les cicatrices dans la campagne et dans le monde. La vie des humbles, la vie d’en bas, écrasée, sans couleur, sans le bleu du ciel.

Et en ce mois d’octobre 2014, Giacomelli va être exposé à Paris, comme au mois de novembre 2010, sa cité de Senigallia l’avait commémoré avec une exposition « Piccolo inediti » (« Petits inédits »), dix poèmes en dix photographies, organisée par Paula Casagrande et Giovanni Ferri a la galerie Portfoglio.

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Pas seulement des premières prises de vues mais aussi les premières messages parce que que Giacomelli ne s’intéressait pas aux photos isolées mais aux cycles, aux séries narratives. « L’important c’est ce qui naît dans mon esprit ».

Il n’était pas léger comme Fellini, il était plus extrême, il ne partageait pas le rythme doux des Vitelloni malgré la présence des vagues de l’Adriatique.

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Non, plutôt comme Pasolini, il regrettait une chose perdue. Même si les lucioles résistent plus longtemps sur les collines que ne le craignait Pasolini dans son célèbre article du 1er février 1975: Écoutons Giorgio Neri : « Notre campagne est transformée. Elle est différente. Maintenant elle est toute plate. Et l’on voit passer une machine qui taille, qui moissonne, qui débroussaille, qui fait tout. Il n’y a plus de fantaisie, ces monstres mécaniques sont arrivés, il n’y a plus de joie nulle part ». Et Mario a photographié ce qui a disparu, ainsi que ses propres peurs, ses obsessions dissimulées dans ses séries.

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Ces inédits, ses épreuves de travail qu’il appelait provini, étaient dans les tiroirs du grenier de son pavillon, là où il avait son atelier, son laboratoire. La galerie de Senigallia en a exposé dix, Rhinocéros va en montrer trente autre.

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« Ce ne sont pas des épreuves refusées — a expliqué son fils Simone  — la vérité est que mon père ne montrait pas et ne publiait pas ce qui lui tenait le plus à cœur. Il le gardait pour lui, il avait peur que les gens ne le comprennent pas. En 1963, il avait même voulu tout arrêter, il était en colère contre son propre travail. La nuit, il déchirait ses épreuves, il les jetait à la poubelle. Moi enfant je lui servais de modèle, ou plutôt ma silhouette en mouvement car je n’arrivais jamais à rester immobile. Jusqu’à ce qu’en 1983, sorte la traduction italienne de Jonathan Livingstone le goéland de l’américain Richard Bach et il me demande à moi ce que j’en pense. Alors commence un travail sur les mouettes et les goélands qui a bien faillit lui coûter la vie. Un jour où il les photographiait au dessus de la décharge du port, il est tombé dans une fosse putride. Ce qui l’a sauvé, c’est son trépied qui était déplié. Mais il a conservé une odeur infecte pendant une bonne semaine. La poésie supportait son imagination et il détestait tout ce qui était description scientifique. « La Jument tachetée gris » de Giovanni Pascoli qui lentement s’éloigne au loin. Oui il avait un esprit abstrait, il voyait les stigmates, il voyait les signes. »

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Ces signes, il les perçoit dès l’enfance: son père meurt quand il a 9 ans, Libera, sa mère fait les ménages à l’hospice pour le salaire d’un plat de soupe. La petite sœur doit être placée dans une famille d’accueil parce qu’il n’y a aucune ressource. Mario commence à griffer les troncs des arbres, mais il ne dessine pas des cœurs, plutôt des croix.

À 13 ans il devient apprenti tipographe. Des signes, encore une fois: les taches d’encre sur les murs, les morceaux de métal. « De pures merveilles ».

En 1953, à 28 ans, il achète un petit appareil photo (un Bencini Comet 5). Et il réalise deux premiers rouleaux de photos sur la plage. C’est l’hiver, la veille de Noël. Une pantoufle naufragée, une étoile de mer, un peu d’écume sur la fin des vagues. Des objets perdus, pour lui l’effet d’un ouragan.

En 1957, on lui avance l’argent d’un reportage à faire sur les pèlerins de Lourdes. Il part, il y arrive, et aussitôt il en repart sous la pluie. « Je ne peux pas, je suis trop mal à l’aise, je renonce. » Il restitue l’argent, même le prix du transport. « Il y avait un enfant en fauteuil roulant avec les jambes nouées et difformes. Il hurlait comme un gorille — Alors on lui répond: — Explique nous, tu as fait des photos incroyables dans l’hospice de vieillards avec des corps tout brisés et des bouches sans dents dans la salle d’attente pour la mort — Il a répondu à son tour  — Peut être mais ceux là ont vécu leur vie, les autres de Lourdes n’en ont pas eu. »

Giacomelli n’est pas un spectateur indifférent.

Il va a l’abattoir et quand il entend les cochons pleurer, il s’enfuit.

Il travaille avec les vieux de l’hospice pendant trois ans et il perd complètement l’appétit. Mais il en fera son livre « Verrà la morte e avrà i tuoi occhi » (« La mort viendra et elle aura tes yeux »).

Il travaille au séminaire pendant trois ans encore, curieux des jeunes prêtres tous fils de paysans mais il finit par jeter presque tout.

Et puis il retourne à Lourdes avec sa femme pour une raison familiale et il prend des photos.
Simone nous raconte : — « En 1959 est né Neris, mon grand frère. Quand il est âgé de quelques mois il avale une épingle à nourrice et il étouffe. Il en est resté un handicap, il ne peut pas parler. »

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Giacomelli veut réaliser une série sur les handicapés qu’il veut intituler « I miei fratelli » (Mes frères ») mais on ne lui permet pas.

Un an plus tôt, il s’est cassé une jambe et a cause du plâtre il s’est essayé à la recherche esthétique, à ses natures mortes qu’il juge si sévèrement.

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En 1965, il commence à fréquenter la maison d’une famille de paysans. Tous les dimanches matins l’hiver il retourne photographier cette maison pendant 30 ans jusqu’à ce qu’elle s’écroule définitivement en 1995. Pour lui cela devient « Le ragioni del tempo » (« Le temps a ses raisons »).

En 1968, il rencontre Alberto Burri qui lui plait beaucoup « Si j’étais un peintre je voudrais être lui ». Des découpages, des vides, une matière crue.

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Dix ans plus tard, Giacomelli est toujours mais maintenant il est un il est célèbre, il est envié et il est imité. Parmi nos artistes, le peintre Leonardo Cemak a dit : — « Mario nous a donné l’illusion à tous que c’était facile de regarder le paysage, mais ce n’était facile que pour lui« .

Patricia Molinari a ajouté : — « Il a vu l’infini incommensurable dans un champs labouré dans le vol d’une mouette, d’en le regard d’une folle aliénée. »

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Ferdinando Cianna explique à ses élèves : — « Giacomelli nous enseigne qu’une typographie de province peut être vécue comme un navire de pirates. Chacun doit trouver sa méthode. »

Et voici encore un souvenir de Simone :  — « il me disait toujours — Simone tu comprendras quand tu seras grand. — Il n’aimait pas le changement d’atmosphère, le monde agricole qui se défait, la violence de l’homme sur la nature. Et il demandait — Pourquoi ? — Maintenant que moi-même j’ai un enfant de sept ans, je commence à comprendre. Mon père ne m’a pas transmis des photos mais des tranches de vie, avec un dictionnaire. »

Une autre manière de dire: Regarder les cicatrices, les plaies qui sont en dessous. N’ayez pas peur d’y porter votre regard en baissant les yeux. Et nous aujourd’hui grâce à lui nous levons les yeux.

Emanuela Audisio, Senigallia, novembre 2010

Mario Giacomelli

De la série : Vita del pittore Bastari, 1993

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Texte original de l’article d’Emanuela Audisio :

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