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12.06.2015 Les Acteurs du Marché : Collectionneurs, Marchands, Institutions et Ruban de Moebius

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Le ruban de Moebius est une importante surface mathématique facilement réalisable dans notre univers quotidien en cousant par exemple les deux extrémités d’un ruban de papier ou d’un foulard, après avoir fait une torsion.

Ce nom peut définir telle une figure imagée le protocole d’analyse des épreuves intégrant l’observation minutieuse de leur verso.

Et ce nom, pris dans un sens plus littéral et pratique, devient l’exacte description de la prise en main d’une épreuve afin de l’observer sous tous les angles, en la retournant plusieurs fois selon le parcours complexe d’une double rotation sur un ruban de Moebius.

Et le promeneur prudent peut entreprendre son analyse d’une photographie comme un voyage dans le lieu et l’époque de sa création.

Considérer une œuvre d’art ou une épreuve photographique selon la méthode du ruban de Moebius serait alors en faire le tour, se promener par la pensée le long de sa surface visible puis de sa face cachée sans distinguer la différence de l’une par rapport à l’autre.

Cette idée n’est pas si nouvelle et une très belle exposition du British Museum de 1948 proposait de considérer seulement l’envers de toiles de maîtres des XVIe et XVIIe siècles. Mais surtout cette méthode a été depuis des siècles au cœur du lent apprentissage professionnel des libraires de livres anciens et des marchands d’estampes et de gravures.

Au moment où la Bibliothèque Mazarine et la Bibliothèque de Genève célèbrent un outil et un objet singulier en voie de dématérialisation : le catalogue, des tablettes d’argile cunéiformes aux catalogues dématérialisés dans le « nuage » (De l’Argile au Nuage, une archéologie des catalogues (2000 BC – 2000 AD), Bibliothèque Mazarine, 2015), on peut s’interroger sur la tentation de s’affranchir de la rigueur et de l’effort recommandés par la bibliographie matérielle.

La science du catalogue a été poussée à un art « mineur » par les libraires de langue française. On peut citer Prosper Marchand, qui réalisa à Paris trois remarquables catalogues qui firent date (trois catalogues : Bigot, 1706, Giraud, 1707, et Faultrier, 1709) avant de s’exiler aux Pays-Bas, contrée de moins lourde police.

Le savoir-faire patiemment acquis du libraire de livres rares consiste de fait à oublier la lecture, à contourner la surface immédiate des pages ou des gravures pour atteindre ce qui n’apparaît qu’ensuite.

À oublier que l’on tient dans les mains un admirable texte de Rabelais pour ne retenir que le petit ouvrage fait de papier, de peau de vélin et de cordelette tressée, peut-être assemblés ensemble à l’époque où vivait l’auteur, mais aussi peut-être reconstitués plus tard. De tout temps, certains auteurs, certains artistes ont enrichi leurs manuscrits, leurs exemplaires de repentirs, d’hésitations, de maladresses ou d’accidents, de ratures et de commentaires cachés qui transforment en un jeu intellectuel puissant l’analyse matérielle de leurs manuscrits, de leurs tableaux ou de leurs collages.

Aujourd’hui, en ce début de XXIe siècle, les machines permettent et autorisent des productions parfaites, reproductibles sans défauts, multipliées sans aspérités, ne souffrant ni l’analyse matérielle ni le jeu intellectuel : les confortables multiples.

Au sortir de la guerre, un grand bibliothécaire hollandais, Hermann de La Fontaine Verwey, décrivait l’équilibre stable de la transmission des livres rares et des documents anciens sous la triple action des conservateurs, des collectionneurs et des marchands. Les marchands procuraient le mouvement et la passion. Les collectionneurs recueillaient les œuvres et finançaient les opérations. Les conservateurs dirigeaient les publications, vérifiaient les informations scientifiques et organisaient les expositions. La lutte d’influence entre ces trois groupes créa un équilibre stable qui perdura pendant les cinquante ans d’après-guerre.

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Le 8 janvier 2015, 7 place Vendôme, à Paris, devant une assistance passionnée de cinquante banquiers et conseillers en investissement, Guillaume Cerutti, alors président de Sotheby’s France, a défini la triple mutation du marché de l’art depuis une génération. Dans la plus pure tradition des grandes écoles françaises, il a exposé sa thèse sous la forme géométrique d’une triple évolution.

Premièrement : l’apparition de nouveaux acteurs disposant de moyens financiers jusqu’alors inconnus, et capables de défier tous les collectionneurs existants.

Deuxièmement : la dispersion géographique de ces nouveaux intervenants aux quatre coins de la planète, ne parlant ni français ni latin.

Troisièmement : leur répugnance vis-à-vis de tout lent apprentissage d’une culture classique et exigeante n’ayant d’égale que leur impatience de voir triompher leurs nouveaux goûts de la manière la plus visible et publique possible.

Bref, si l’on interprète cette triple mutation par rapport à la loi d’échange stable énoncée par de La Fontaine Verwey, on conclut aisément à un bouleversement radical du marché avec pour conséquence la mise en difficulté des trois groupes traditionnels.

Premièrement : les collectionneurs apeurés sont renvoyés à un rôle secondaire et ne peuvent lutter dans les enchères.

Deuxièmement : les marchands traditionnels isolés et privés de leurs soutiens locaux deviennent inaudibles.

Troisièmement : les conservateurs et bibliothécaires perdent leur autorité, liée à une culture et une langue érudite moins partagée.

Cette triple mutation accompagne les autres révolutions de notre société de l’information, où écriture et langage doivent faire une large place à la nouvelle venue numérique, expression dite digitale du pouvoir de la dématérialisation.

Ainsi les interventions dans le monde de l’art de ces nouveaux acteurs sont liées aux fortunes émergentes nées de la révolution numérique et aux déréglementations complaisantes de la finance qui suivirent.

Les bibliothécaires, une fois leur savoir dévalué, ont vu leur avenir bien souvent ramené à celui d’exécutants de numérisation. L’art du catalogue a été escamoté.

Une grande partie du savoir et des secrets professionnels des libraires et des marchands ont été dévoilés et rendus disponibles en peu de temps. Certains n’étaient que des secrets de polichinelle, d’autres provoquaient admiration et respect. Simultanément, le trop facile accès à des savoirs ou à des ouvrages réputés rares n’a pas manqué de couper l’appétit à de nombreux collectionneurs trop facilement rassasiés.

Et pourtant, il y aurait lieu de se réjouir car le nombre de lecteurs de textes rares, le nombre d’admirateurs de cultures anciennes a été démultiplié. Mais, et on ne fera que le suggérer à la suite des courageuses prises de position du président de Sotheby’s, il convient de remarquer que, d’un côté, les journalistes, puis, de l’autre, les pouvoirs publics, affolés par l’arrivée de ces nouveaux acteurs si puissants, ont enchaîné les décisions aux conséquences graves. Les médias ont détourné leur attention des échanges et des activités culturelles traditionnelles pour ne parler que de nouveaux chiffres si excitants. quoi de plus beau qu’un schmilblick a un million de dollars ?

Les institutions les ont suivis, modifiant sans cesse depuis vingt ans les règles de gestion des musées et surtout les règles du marché de l’art sans rencontrer aucun équilibre durable ni même provisoire.

Considérant la définition traditionnelle de la collection comme une activité simple et pacifique voici venu le temps du retour possible aux idées simples comme l’envie naturelle de comprendre ce que l’on achète à l’aide de l’analyse matérielle des œuvres.

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Vous pouvez vous saisir d’une épreuve : vous la regardez de face, puis la retournez dans une rotation selon un axe vertical vers la gauche et observez le verso : annotations, filigranes, tampons et signatures.

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Nouvelle rotation, cette fois selon un axe horizontal, vous voici revenu vers la face noble mais cette fois-ci renversée et tête en bas : composition, défauts, retouches apparaissent plus aisément maintenant que vous n’êtes plus absorbé dans la contemplation de l’Œuvre.

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Troisième rotation, selon un axe vertical vers la gauche, et observation du verso renversé, nouveaux détails.

Dernière rotation, selon un axe horizontal, tout en observant la tranche et la poussière de l’épreuve ou du montage, fidèle marqueur d’un recadrage récent ou d’une découpe de restaurateur.

 

Serge Plantureux, Sucre-Potosi, février 2015

(article publié dans Le Livre, la Photographie, l’Image & la Lettre, Essays in honor of André Jammes, Éditions des Cendres, juin 2015) mis en ligne novembre 2016

 

 

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