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10.09.2015 Chateaubriand : «Les institutions passent par trois périodes: celle des services, celle des privilèges, celle des abus»

Un notaire jugé à Paris pour avoir voulu vendre une copie manuscrit des Mémoires de Chateaubriand (écrite pas son secrétaire sous sa dictée)

Extrait de l’article de Stéphane Durand-Souffland (la Figaro) Publié le 10/09/2015 à 18:50

« Le notaire Dufour a une tête de notaire, le président Madre un physique à porter le mortier comme chez Daumier, Me Patrick Maisonneuve, avocat du notaire, une belle gueule de flibustier du barreau: le procès pour abus de confiance de Me Pascal Dufour, 58 ans, auquel le parquet reproche d’avoir voulu vendre de manière illicite l’unique (?) copie existante du manuscrit intégral des Mémoires d’outre-tombe évoquait davantage, jeudi, quelque scène balzacienne qu’une méditation de Chateaubriand par grand vent.

En 1836, le vicomte François-René (1768-1848) … avait cédé les droits de son futur chef-d’œuvre pour 156.000 francs assortis d’une rente viagère, à ses éditeurs, MM. Sala et Delloye. À charge pour eux de créer une maison d’édition destinée à publier ce seul ouvrage. Copie du manuscrit est déposée par sécurité chez un notaire parisien, Me Cahouet, dans une cassette qui ne se peut ouvrir qu’à l’aide de trois clés, en possession de l’auteur, de l’éditeur et du notaire. En 1847, lui est substituée une autre copie – celle-là même qui occupe le tribunal 168 ans plus tard.

Chateaubriand meurt en juillet 1848. La publication de ses Mémoires est lancée. ..

Le notaire est décédé peu avant l’écrivain, et son étude a été reprise par un clerc méritant arrivé de sa province en 1839, Jean Dufour, arrière-arrière-grand-père de Pascal – celui-là même qui est renvoyé en correctionnelle 165 ans plus tard…

On est, chez les Dufour, notaire de père en fils. La copie des Mémoiresannotée par leur auteur traverse les années à l’étude familiale, accessible aux chercheurs qui défilent pour, pieusement, la compulser, ce qui perturbe la sérénité des lieux. En 2013, Me Dufour, cinquième du nom, décide de s’en séparer, se considérant comme propriétaire légitime. «J’ai informé à trois reprises les Archives nationales de mon intention d’en faire profiter l’État, personne ne m’a écrit ni rappelé», explique-t-il au président Madre, lequel rebaptise Chateaubriand, qu’il a pourtant «étudié au lycée», «François-Auguste ».

D’où l’idée de mettre les 3514 pages aux enchères publiques, non sans en avoir informé les descendants du vicomte, plus précisément du frère de celui-ci, mort veuf et sans enfant. En l’occurrence la famille de La Tour du Pin Verclause dont l’épouse du notaire est cousine…

La Bibliothèque nationale de France (BNF) propose d’acquérir le trésor au prix estimé pour la vente, soit 550.000 euros (l’estimation était à 400.000/500.000 euros et le manuscrit est retiré des enchères le jour de la vente en Novembre 2013, étude Beaussant Lefevre, NDLR).

Mais le parquet a vent de l’affaire: à ses yeux par nature suspicieux, le manuscrit était en dépôt à l’étude Cahouet, et ni le notaire ni l’un de ses successeurs ne pouvait se prévaloir de le posséder, d’où ses réquisitions de 25.000 euros d’amende pour punir «une intention lucrative manifeste ».

«C’est un peu facile de dire qu’il manque des archives, je suis de bonne foi », gronde sa représentante, qui, de son dictionnaire des citations, exhume – qui l’eût cru – une formule de Chateaubriand («Les institutions passent par trois périodes: celle des services, celle des privilèges, celle des abus») qu’elle parvient même à rattacher à son propos. Mais l’affaire est si complexe que le parquet s’y perd le premier: il avait initialement considéré que l’abus de confiance supposé avait été commis au préjudice des La Tour du Pin. Or ces derniers ne se constituent pas partie civile. Cherchant désespérément une victime, le ministère public veut faire jouer ce rôle à un hypothétique ayant droit des feus éditeurs, à supposer qu’il en existe.

«Me Dufour envisage d’abord de vendre le manuscrit à la BNF et prévient la cousine de sa femme, démarche assez singulière pour qui voudrait commettre un abus de confiance, ironise Me Maisonneuve. Faute de réponse, il décide d’organiser des enchères publiques. Puis l’État propose d’acquérir, via la BNF, le document au prix de l’estimation: tout le monde considère à ce moment que Me Dufour en est le propriétaire.» …

Mais le procureur fait capoter l’affaire. Depuis, le manuscrit est bien à la BNF, mais sous scellés. «Quand une audience se termine avec plus de questions que de réponses, alors la responsabilité pénale doit être écartée», plaide Me Maisonneuve. Jugement le 10 décembre 2015″.

Article intégral en ligne : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/09/10/01016-20150910ARTFIG00303-un-notaire-juge-a-paris-pour-avoir-voulu-vendre-un-manuscrit-de-chateaubriand.php

Une autre copie manuscrite des Mémoires présentée comme complète avait été vendue par Pierre Bérès 4.000.000 euros à la BNF en 2000 (somme réglée en partie par une souscription).

Un exemple de l’écriture de Chateaubriand sur un brouillonn de 15 pages vendu à Lyon en janvier 2014 (étude de Baecque) :

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