07.01.2015 Il y a 76 ans, le 07 janvier 1939, Paul Valery célèbre le centenaire de l’annonce de l’invention de la Photographie, « une nouvelle inquiétude »

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« Invitée à paraître dans cette solennité, qui fut instituée pour célébrer une invention toute nationale, et l’une des plus admirables qui aient été produites au cours du XIXe siècle, l’Académie française ne pouvait manquer d’y faire entendre son hommage aux grands Français qui ont eu l’idée de la Photographie, et qui ont su les premiers fixer la ressemblance des choses visibles par l’action de la lumière qui émane d’elles.

Ces « autres créations modernes du génie humain » renvoient en premier lieu aux techniques d’impres (…)
2Les Lettres, cependant, au culte desquelles notre Compagnie est particulièrement vouée, ne semblent point, au premier regard, offrir des rapports très évidents avec cette belle invention, ni avoir été par celle-ci plus grandement modifiées dans leur esprit et dans leurs pratiques qu’elles ne l’ont été par tant d’autres créations modernes du génie humain.

Nous savons bien que le dessin, la peinture et tous les arts d’imitation ont su tirer profit de la capture immédiate des formes par la plaque sensible. Dès qu’il devint possible, par cette fixation, de considérer à loisir la figure des êtres en mouvement, bien des erreurs d’observation purent être constatées: on s’aperçut de tout ce qu’il y avait d’imaginaire dans les galops des chevaux et dans les vols des oiseaux que les artistes jusque-là avaient cru saisir. La Photographie accoutuma les yeux à attendre ce qu’ils doivent voir ; et elle les instruisit à ne pas voir ce qui n’existe pas, et qu’ils voyaient fort bien avant elle.

Mais, au contraire, la possession de ce moyen de reproduire les apparences de la nature et de la vie par un simple relais d’énergie physique ne paraît point d’une conséquence certaine et d’un avantage marqué pour les Lettres.

Même, il semblerait tout d’abord que la merveilleuse invention pût tendre à diminuer l’importance de l’art d’écrire, et à se substituer à lui en maintes occasions, plutôt qu’à lui procurer des ressources nouvelles ou des enseignements de grand prix. Le degré de précision auquel le langage peut prétendre, quand on veut l’employer à donner l’idée de quelque objet de la vue, est presque illusoire. Comment dépeindre un site ou un visage, si habiles que nous soyons dans notre métier d’écrivain, de manière que ce que nous aurons écrit ne suggère autant de visions différentes que nous aurons de lecteurs ? Ouvrez un passeport, et la question est aussitôt tranchée, le signalement que l’on y griffonne ne supporte pas de comparaison avec l’épreuve que l’on fixe à côté de lui.

Ainsi l’existence de la Photographie nous engagerait plutôt à cesser de vouloir décrire ce qui peut, de soi-même, s’inscrire ; et il faut bien reconnaître qu’en fait, le développement de ce procédé et de ses fonctions a pour conséquence une sorte d’éviction progressive de la parole par l’image. On dirait même que l’image, dans les publications, est si jalouse de supplanter la parole qu’elle lui dérobe quelques-uns de ses vices les plus fâcheux: facilité et prolixité. Oserai-je ajouter qu’il n’est pas jusqu’au mensonge, grande et toujours florissante spécialité de la parole, que la photographie ne s’enhardisse à pratiquer.

Il faut donc convenir que le bromure l’emporte sur l’encre, dans tous les cas où la présence même des choses visibles se suffit, parle par soi seule, sans l’intermédiaire d’un esprit interposé, c’est-à-dire sans recours aux transmissions toutes conventionnelles d’un langage.

Mais, quant à moi, je n’y vois point de mal ; et je suis bien près d’y trouver certains avantages pour la littérature. Je dis que cette prolifération d’images photographiques dont je parlais pourrait indirectement tourner au profit des Lettres – j’entends des Belles-Lettres, – ou plutôt des Lettres véritablement belles. Si la Photographie et ses conquêtes du mouvement et de la couleur, sans parler de celle du relief, nous découragent de décrire le réel, c’est là nous rappeler les bornes du langage articulé, et c’est nous conseiller, à nous autres écrivains, un usage de nos moyens tout à fait conforme à leur nature propre. Une littérature se ferait pure, qui délaissant tous les autres emplois que d’autres modes d’expression ou de production remplissent bien plus efficacement qu’elle ne peut le faire, se consacrerait à ce qu’elle seule peut obtenir. Elle se garderait alors et se développerait dans ses véritables voies, dont l’une se dirige vers la perfection du discours qui construit ou expose la pensée abstraite ; l’autre s’aventurant librement dans la variété des combinaisons et des résonances poétiques.

J’observerai ici qu’au moment que la photographie apparut, le genre descriptif commençait d’envahir les Lettres. En vers comme en prose, le décor et les aspects extérieurs de la vie avaient pris une place presque excessive dans les ouvrages. Entre 1820 et 1840, ce décor est généralement imaginaire. Il y avait tout un Romantisme des sites et des formes, qui disposait, avec une liberté et une souveraineté toutes fantaisistes, des personnes et des choses, inventait des Orients et un moyen-âge presque uniquement engendrés par la sensibilité de l’époque, assistée de quelque érudition.

Enfin Daguerre vint. La vision photographique est obtenue, se répand dans le monde avec une étrange rapidité. On assiste à une révision de toutes les valeurs de la connaissance visuelle. La manière de voir se modifie et se précise, cependant que les moeurs elles-mêmes se ressentent de la nouveauté, qui, du laboratoire, passe immédiatement dans la pratique, et introduit des besoins et des coutumes inédites dans la vie. Tout le monde aura son portrait, faveur jadis exceptionnelle. Le photographe ambulant parcourt les campagnes. Chaque événement de l’existence se marque par quelque cliché. Point de mariage qui ne se constate désormais par l’image d’un couple en vêtements de noce ; point de naissance que l’enfant de quelques jours ne soit amené devant l’objectif ; dans quelques dizaines d’années, l’homme qu’il sera devenu pourra s’étonner et s’attendrir devant l’image de ce bébé dont il a épuisé l’avenir. Dans chaque famille se conserve un album, un de ces albums qui nous mettent entre les mains les portraits devenus émouvants, les costumes devenus ridicules, les instants devenus ce qu’ils sont devenus, et tout un personnel de parents, d’amis et d’inconnus aussi, qui ont eu quelque part essentielle ou accidentelle à notre vie. La Photographie, en somme, a institué une véritable illustration de l’État-Civil. Balzac, qui cherchait sur les tombes et sur les enseignes, des noms singuliers et parlants pour ses innombrables créatures, n’eût pas manqué, s’il eût vécu un peu plus avant, de feuilleter, pour y exciter son génie, ces recueils de physionomies conservées.

Mais, avec la Photographie, et sur les traces de Balzac, le réalisme se prononce dans nos Lettres. La vision romantique des êtres et des choses perd peu à peu sa magie. Le décor montre sa toile ou son carton. Une exigence nouvelle s’impose, qui veut que la fiction poétique se sépare nettement du récit qui prétend représenter le vrai. Je ne veux point dire que le système littéraire de Flaubert, de Zola ou de Maupassant doive sa formule à l’avènement de la Photographie, car je redoute la recherche des causes. En ces matières, on ne manque jamais de les trouver.

Je me borne à photographier une coïncidence. Il n’est pas du tout certain que les objets qui voisinent sur la plaque aient quelque autre rapport entre eux que ce rapprochement. Plus serait-on tenté de trouver des liens plus profonds entre le phénomène Réalisme et le phénomène Photographie, plus faut-il se garder d’exploiter ce qui peut n’être qu’une rencontre.

C’est ici, dans ces régions incertaines de la connaissance, que l’intervention de la Photographie, – et même, la seule notion de la Photographie, prennent une importance précise et remarquable, car elles introduisent dans ces vénérables disciplines, une condition nouvelle, – peut-être une nouvelle inquiétude, une sorte de réactif nouveau dont on n’a pas sans doute encore assez considéré les effets.

L’Histoire est un récit auquel nous apportons de quoi le distinguer d’un conte. Nous lui prêtons notre énergie actuelle et toutes nos ressources d’images, nécessairement puisées dans le présent. Nous lui adaptons nos sympathies et nos antipathies ; nous construisons aussi des systèmes d’événements, et nous donnons selon notre coeur et la puissance de notre pensée, une manière d’existence et de substance à des personnages, à des institutions, à des affaires ou à des drames, dont les documents ne nous proposent qu’un argument verbal, parfois des plus sommaires. Pour les uns, l’Histoire se résout donc en albums d’images, en scénarios d’opéras, en spectacles et en situations, généralement critiques. Parmi ces tableaux que compose et subit notre esprit, il en est qui nous offrent des féeries, des effets de théâtre trop beaux ou trop incroyables, que nous interprétons parfois comme des symboles, des transpositions poétiques d’événements réels. Pour d’autres, plus abstraitement curieux de l’Histoire, elle est un registre d’expériences humaines qu’il importe de consulter comme on fait les annales de la météorologie, et avec le même souci de découvrir dans le passé quelque chose de l’avenir.

Or, la seule notion de Photographie, si on l’introduit dans notre réflexion sur la genèse de la connaissance historique et de sa vraie valeur, suggère aussitôt cette question naïve: Tel fait qui m’est conté eût-il pu être photographié ?

L’Histoire ne pouvant connaître que des choses sensibles, puisque le témoignage verbal est sa base, tout ce qui constitue son affirmation positive doit pouvoir se décomposer en choses vues, en moments “de prise directe”, correspondant chacun à l’acte d’un opérateur possible, d’un démon reporter photographe.

Tout le reste est Littérature. Tout ce reste se compose des ingrédients du récit ou de la thèse qui sont des produits de l’esprit et par conséquent des imaginations, des interprétations ou des constructions, des choses sans corps, imperceptibles à l’oeil photographique ou à l’oreille phonographique par leur nature, et qui n’ont donc pu être observés et purement transmis. Il en résulte que toutes les discussions qui peuvent se produire sur la valeur causale des faits, leur importance, leur signification ne s’exercent que sur des facteurs non historiques, – sont l’acte de nos facultés critiques ou inventives, – plus ou moins tempérées par des textes.

Je ne parle même point des problèmes d’authenticité. La photographie, sur ce point, apporte cependant de nouvelles raisons de prudence. On considérait jusqu’à elle qu’un fait attesté par un grand nombre de témoins qui l’auraient vu de leurs yeux était un fait incontestable. Pas un tribunal, pas un historien qui ne l’eût admis, même à contre-coeur. Or, il est arrivé, voici quelques années, qu’il a suffi d’un cliché pour réduire à néant le témoignage formel d’une centaine de personnes, qui juraient avoir vu de leurs yeux un fakir se hisser à la corde qu’il venait de lancer en l’air où elle demeurait merveilleusement fixée.

Mais tout ceci nous conduit assez naturellement à je ne sais quelle Philosophie de la Photographie, laquelle nous induirait bientôt à rejoindre la Philosophie tout court, si ce débordement ne risquait de passer ma compétence, ma présente mission et toutes les limites à la fois que l’objet et la solennité de cette réunion veulent que l’on observe.

Je me bornerai à effleurer de quelques mots ce qu’on pourrait peut-être penser de notre invention, si l’on y pensait en philosophe.

On pourrait, par exemple, à l’occasion de la Photographie, ranimer, sinon rajeunir l’antique et difficile problème de l’objectivité. La petite histoire du fakir vient de nous montrer que la solution inélégante et comme désespérée qui consiste à invoquer le témoignage de plusieurs pour établir à l’égard de tous l’existence objective d’une chose, était facilement ruinée par une simple plaque sensible. Il faut bien avouer que nous ne pouvons ouvrir les yeux que nous ne soyons inconsciemment disposés à ne pas percevoir une partie des objets qui sont devant nous, et à voir d’autres choses qui n’y sont pas. Le cliché vient redresser notre erreur par défaut comme notre erreur par excès: il nous montre ce que nous verrions si nous étions également sensibles à tout ce que nous imprime la lumière, et rien qu’à ce qu’elle nous imprime. Il ne serait donc pas impossible, non d’abolir, mais de reculer un peu la difficulté classique dont je parlais, en attribuant une valeur objective à toute impression dont nous savons obtenir une réplique, une image semblable, sans autre intermédiaire entre le modèle et sa représentation que la lumière impartiale.

Mais, entre celle-ci et la Philosophie, existent d’autres relations, très intimes et des plus anciennes. Les philosophes de tout temps, les théoriciens de la connaissance, comme les auteurs mystiques, ont montré une dilection bien remarquable pour les phénomènes les plus connus de l’optique, qu’ils ont si souvent exploités, – parfois de la manière la plus subtile, – pour figurer les relations de la conscience et de ses objets, ou décrire les illusions ou les illuminations de nos esprits. Il en demeure dans le langage plus d’un terme témoin. Nous parlons au figuré de clarté, de réflexion, de spéculation, de lucidité et d’idées ; et nous disposons de toute une rhétorique visuelle à l’usage de la pensée abstraite. Quoi de plus naturel que de comparer ce que nous prenons pour la simplicité de notre conscience, réciproque de la variété de notre connaissance, et comme opposée à elle, à la source de lumière qui nous révèle l’infinie multiplicité des choses visibles, toutes uniquement formées de myriades d’images du soleil ? D’innombrables miroirs d’une petitesse connue composent le bleu du ciel. Davantage, les vicissitudes de lumière parmi les corps nous présentent nombre d’effets desquels on n’a pu s’empêcher de rapprocher les états de notre sensation intime de connaître. Mais, ce dont les penseurs ont été le plus séduits à se servir, et sur quoi ils ont exécuté les plus brillantes variations, ce sont bien les propriétés décevantes de certains phénomènes lumineux. Que deviendrait la Philosophie sans la ressource de disputer des apparences ? Les mirages, les bâtons qui se rompent, à peine sous l’eau, et se rectifient merveilleusement au sortir du bain, tous les prestiges que l’oeil accepte ont tenu leur partie dans cette mémorable et inépuisable augmentation.

Vous pensez bien que je n’aurais garde d’oublier ici la plus célèbre des allégories de cette espèce. Qu’est-ce que la fameuse caverne de Platon, si ce n’est déjà une chambre noire, la plus grande, je pense, que l’on ait jamais réalisée. S’il eût réduit à un très petit trou l’ouverture de son antre, et revêtu d’une couche sensible la paroi qui lui servait d’écran, Platon, en développant son fond de caverne, eût obtenu un gigantesque film ; et Dieu sait quelles conclusions étonnantes nous eût-il laissées sur la nature de notre connaissance et sur l’essence de nos idées…

Mais est-il émotion plus philosophique que celle qu’on peut éprouver sous cette lumière rouge assez diabolique, qui fait du feu d’une cigarette un diamant vert, cependant que l’on attend avec anxiété l’avènement à l’état visible de cette mystérieuse image latente sur la nature de laquelle la science ne s’est pas encore définitivement accordée.

Peu à peu, çà et là, quelques taches apparaissent, pareilles à un balbutiement d’être qui se réveille. Ces fragments se multiplient, se soudent, se complètent, et l’on ne peut s’empêcher de songer devant cette formation, d’abord discontinue, qui procède par bonds et éléments insignifiants, mais qui converge vers une composition reconnaissable, à bien des précipitations qui s’observent dans l’esprit ; à des souvenirs qui se précisent ; à des certitudes qui tout à coup se cristallisent ; à la production de certains vers privilégiés, qui s’établissent, se dégageant brusquement du désordre du langage intérieur.

Enfin, quel sujet plus digne de méditation pour le philosophe que l’histoire de ce prodigieux accroissement du nombre des étoiles comme du nombre des radiations et des énergies cosmiques que nous devons à la photographie ?

La considération de ce progrès véritablement foudroyant me semble suggérer une conséquence bien étrange. Ne faudra-t-il pas désormais définir l’Univers comme un simple produit des moyens dont l’homme dispose à telle époque pour se rendre sensibles des événements indéfiniment variés ou lointains ? Si le nombre des étoiles devient une notion inséparable de l’indication des procédés qui fixent ce nombre à un instant donné et qui permettent de le dénombrer, et si l’on tient compte des perfectionnements acquis, l’on pourrait presque dire que ce nombre de l’Univers est une fonction du temps.

Ces immenses résultats doivent nous faire songer avec une émotion particulière aux tentatives répétées, aux expériences multipliées, à l’abnégation et à la constance des inventeurs. Je pense à ces recherches dans les conditions les moins dispendieuses, au matériel de fortune qu’ils se faisaient, de leurs mains, à l’isolement de leur pensée, mais je pense, avec plus de respect encore, au désintéressement qu’ils montrèrent et qui fait la perfection de leur gloire, qui est celle de la nation. »

On trouve un intéressant commentaire et des notes dans Etudes Photographiques, 2000

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