05.12.0001 Jeudi soir aux Studios Robespierre. « Le monde allait finir … à moins qu’une image… »

« …Le monde allait finir … à moins qu’une image, et cette fois il suffirait d’une seule, ne soit, par quelque alchimie d’avant la seconde ultime, purifiée, lavée de, comment dire — car ici la voix avait hésité, assurait-on, cherchant un mot —, purifiée, lavée, de son être — de sa différence — d’image… »

La soirée de jeudi soir fut l’occasion d’échanges et de commentaires techniques autour de la photographie étudiée, des appareils d’Etienne Carjat et de quelques plaques négatives au collodion d’ Alphonse de Launay, mais pas seulement, car la poésie s’insinua. J.P. Avice récita quelques poèmes, invitant Charles Baudelaire et Yves Bonnefoy , ce fut d’abord Le Rêve d’un curieux puis des extraits de  Hopkins Forest  qui font référence à un souvenir de janvier 1969 :

J’étais sorti
Prendre de l’eau au puits, auprès des arbres,
Et je fus en présence d’un autre ciel.
Disparues les constellations d’il y a un instant encore,
Les trois quarts du firmament étaient vides,
Le noir le plus intense y régnait seul,
Mais à gauche, au-dessus de l’horizon,
Mêlé à la cime des chênes,
Il y avait un amas d’étoiles rougeoyantes
Comme un brasier, d’où montait même une fumée.

Je rentrai
Et je rouvris le livre sur la table.
Page après page,
Ce n’étaient que des signes indéchiffrables,
Des agrégats de formes d’aucun sens
Bien que vaguement récurrentes,
Et par-dessous une blancheur d’abîme
Comme si ce qu’on nomme l’esprit tombait là, sans bruit,
Comme une neige.
Je tournai cependant les pages.

Poeme Yves Bonnefoy

Bien des années plus tôt,
Dans un train au moment où le jour se lève
Entre Princeton Junction et Newark,
C’est-à-dire deux lieux de hasard pour moi,
Deux retombées des flèches de nulle part,
Les voyageurs lisaient, silencieux
Dans la neige qui balayait les vitres grises,
Et soudain,
Dans un journal ouvert à deux pas de moi,
Une grande photographie de Baudelaire,
Toute une page
Comme le ciel se vide à la fin du monde
Pour consentir au désordre des mots.

Entre Princeton Junction et Newark

(Amtrak entre Princeton Junction et l’aéroport de Newark, NJT)

galerie contemporaine

Mais alors que l’auditoire devenait songeur, J-P.A. récita des extraits troublants de  L’artiste du dernier jour (publié par Yves Bonnefoy en 1985), aux accents prophétiques :

« Le monde allait finir, brusquement, car — semblait avoir crié une voix — dans quelques semaines, dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, l’ensemble des images qu’a produites l’humanité aurait passé en nombre celui des créatures vivantes…

Le monde allait finir … à moins qu’une image, et cette fois il suffirait d’une seule, ne soit, par quelque alchimie d’avant la seconde ultime, purifiée, lavée de, comment dire — car ici la voix avait hésité, assurait-on, cherchant un mot —, purifiée, lavée, de son être — de sa différence — d’image.

Un fait de hasard pur, ou le comble de la conscience ? La photographie … prise par accident … et jamais développée, puis jetée et perdue, … ou … l’œuvre qu’aurait mûrie dans l’atelier … la réflexion la plus resserrée autant que la plus urgente que l’art aurait eu à faire en sa longue histoire qui fut si enivrante, parfois, et même, aurait-on pu croire, si avertie, si évidemment bénéfique ?

Et lui, dans sa soupente, lui qui savait son devoir, et la hâte qu’il y fallait dans la prudence infinie, et de quelle force de décision il aurait à faire preuve soudain … quand les douze coups fatidiques commenceraient de sonner, — lui, l’artiste du dernier jour, il réfléchissait, vainement.

Il cherchait ; et savait d’ailleurs, ce qui ne faisait qu’accroître son inquiétude, qu’il lui fallait aussi, cherchant, ne plus savoir qu’il cherchait, oublier la question autant que l’angoisse : car l’angoisse figure ce qu’elle craint, et la réflexion est mémoire… , il voyait par la porte ouverte, .. le signe précurseur de cette heure mystérieuse où, à cause de trop d’images, cesserait d’un coup la conscience.

Arnauldet et son ami

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un fait de hasard pur, ou le comble de la conscience ? 

 

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