03.04.2013 Marquis de Sade, 120 jours et trente ans plus tard. Deux articles à 21 minutes de distance

Rouleau

Caché, disparu, volé, racheté, le manuscrit mythique de Sade revient en France

VINCENT NOCE 3 AVRIL 2014 À 00:20

A l’automne 1785, (pendant trente-sept jours, de sept à dix heures du soir) l’auteur met en forme ses brouillons, en un texte d’une écriture serrée et minuscule sur des feuillets de 11,5 cm de large, en partie recto et verso, collés bout à bout pour former un rouleau de 12,10 mètres de long. Il le dissimule entre les pierres de sa cellule.

Bastille 1789

Le 2 juillet 1789, Sade harangue de sa fenêtre la foule des sans-culottes réunie sur la place de la Bastille. Le gouverneur de la prison le fait transférer à l’hôpital psychiatrique de Charenton, sans ses affaires. Lorsque la prison est prise d’assaut et incendiée, l’écrivain croit son manuscrit perdu, ce dont il ne se remettra jamais. Ce qu’il ignore, c’est qu’il a été récupéré par un des assaillants, Arnoux de Saint-Maximin. Premier méfait d’une série qui se poursuivra jusqu’à nos jours.

En 1900, ses descendants vendirent le rouleau au psychiatre allemand Iwan Bloch, qui en fit éditer une première transcription sous le pseudonyme d’Eugen Dühren. En 1929, le vicomte Charles de Noailles et son épouse Marie-Laure rachètent le rouleau. Elle est une des descendantes de Sade. Le couple est ami et mécène des surréalistes, d’André Breton, de Georges Bataille et de Salvador Dali, qui célèbrent la violence subversive de son oeuvre. Les Noailles financeront le tournage de L’âge d’or de Salvador Bunuel, qui mettra en rage l’Eglise et les ligues fascistes. Ils confient l’analyse et la publication des 120 journées de Sodome à Maurice Heine, qui le proposera par souscription pour éviter la censure.

MANUSCRIT VOLÉ

En 1982, à l’Ermitage de la Pompadour où elle vit à Fontainebleau, leur fille, Nathalie de Noailles, commet l’imprudence de confier le précieux document dont elle a hérité à un éditeur qui cultive son amitié, Jean Grouet, qui prétend vouloir l’étudier. A sa demande, il lui ramène l’étui en cuir (qui n’est pas d’une forme phallique, comme le prétend la légende)… dont la famille découvrira qu’il a été vidé de son contenu. Trop tard, le malfrat l’a très vite revendu. Il aboutit en Suisse chez un des plus grands collectionneurs d’ouvrages érotiques, Gérard Nordmann, qui a fait fortune dans la distribution. Ce connaisseur ne pouvait ignorer que le manuscrit, dépourvu de licence d’exportation, provenait des Noailles. Il l’a payé à un prix ridicule, 300 000 francs, ce qui correspondrait à 115 000 euros aujourd’hui. Gérard Nordmann refuse obstinément de le rendre, malgré tous les efforts des enfants Noailles qui font face à l’indifférence des autorités suisses et françaises. Ils lui proposent même de le rembourser de son prix d’achat. Des procédures sont lancées. En 1990, en France, la cour de cassation confirme que l’oeuvre a bien été volée, et sortie en contrebande (violant les dispositions de la loi du 23 juin 1941). Mais le tribunal fédéral suisse dédouane le collectionneur en jugeant qu’il l’a acheté de bonne foi par l’entremise d’un libraire parisien ayant pignon sur rue.

UN PATRIMOINE NATIONAL
Ces dernières années, aidée de l’avocate française devenue la grande spécialiste des restitutions, Me Corinne Hershkovitch, le fils de Nathalie de Noailles (voir entretien exclusif ci contre), Carlo Perrone, a tout tenté pour récupérer un trésor qu’il voulait offrir à la Bibliothèque Nationale. Après la mort de Nordmann, sa bibliothèque a été en partie dispersée en 2011 aux enchères à Paris par la société Eve. Evidemment pas le manuscrit de Sade, qui aurait été saisi. Il y a deux ans et demi, la veuve du collectionneur suisse étant à son tour décédée, Carlo Perrone a appris que le rouleau était mis en vente. Il a proposé en vain de le racheter aux trois enfants, toujours dans l’intention de le donner à la France. Il ne pouvait plus sortir de Suisse. Il y a quelques mois, l’objet a été inscrit sur la base des biens volés de l’office central de lutte contre le trafic des biens culturels et d’Interpol, mesure aussi tardive que symbolique.

Entre temps, un troisième homme est entré dans la danse. Le libraire parisien Jean Claude Vrain, proche de Nordmann dont il fut l’un des fournisseurs, a proposé le marché à Gérard Lhéritier, patron de la société Aristophil. Cette société a fini par emporter le morceau, un beau coup pour une compagnie dont les méthodes financières sont contestées (voir Libération du 1er décembre 2013) et qui se voit revendiquer par l’Etat les notes du général de Gaulle prises dans son exil à Londres (Libération du 10 novembre 2011). Comme l’a révélé Nathaniel Herzberg (Le Monde du 29 septembre 2012), les tractations tournaient autour de quatre millions d’euros. Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale (BNF), s’est activé dans les coulisses, mais aucune formule n’a pu être trouvée. Aujourd’hui, il se dit cependant «soulagé de savoir l’oeuvre en France», une solution ayant été trouvée avec la famille de Noailles, qui a été indemnisée par Aristophil. Pour Bruno Racine, «c’est une première étape», dans l’espoir d’une entrée dans le patrimoine national.

«Je continuerai à me battre pour que ce manuscrit entre à la BN»

VINCENT NOCE 3 AVRIL 2014 À 00:41

Carlo Perrone, propriétaire de presse, est le petit-fils de Charles et Marie-Laure de Noailles, qui avaient acheté le manuscrit de Sade. Il livre son sentiment au jour de son retour en France.

Etes-vous triste de voir que, plus de trente ans après le vol dont votre mère a été victime, le manuscrit ne revienne pas à votre famille?
En réalité, nous ne le voulions pas pour nous. J’ai tout fait pour que ce manuscrit soit remis à la France, où je voulais qu’il soit offert à la Bibliothèque nationale. Je suis avant tout heureux de ce rapatriement. Je souhaite toujours qu’il intègre un jour la BNF. Son président, Bruno Racine, parle avec Aristophil. Une solution peut être trouvée. Le manuscrit est déclaré trésor national, ce qui aidera au besoin au financement de son achat. Nous sommes prêts à financer cette acquisition, à travers notre société implantée en France, Mercurio, qui est déjà mécène de la BNF: nous avons aidé l’année dernière à l’achat des archives du philosophe Michel Foucault.

Nous avons tout tenté, depuis des années. Nous avons même proposé à la famille Nordmann de le racheter; ils n’ont jamais accepté de négocier avec nous.

Pour quelles raisons, puisque les enfants cherchaient à vendre?
Il faut croire qu’ils ne nous pardonnaient pas les contentieux judiciaires. Ils avaient vraiment la dente avvelenato comme on dit en italien. Au final, ils ont reçu beaucoup d’argent, pour un bien sorti illicitement de France et acheté à vil prix. Mais le tribunal suisse ne nous a pas suivis. Ce qui est triste, c’est que, à l’époque, la Suisse n’avait pas signé la convention internationale de l’UNESCO pour le retour des biens culturels pillés (ratifiée en 2003). C’est désolant, mais avant tout il faut se féliciter du retour en France…

Le manuscrit vaut plusieurs millions d’euros, quel est le montant de l’indemnisation versée à votre famille?

Je ne peux rien vous dire, nous sommes tenus pas un accord de confidentialité.

Vous n’avez pas été soutenus non plus par le gouvernement français à l’époque…
C’est vrai, nous avions sollicité le président de la Bibliothèque nationale, Jean Pierre Angrémy, qui n’a pas réagi. Il ne voulait pas s’insérer dans ce qu’il estimait être un contentieux d’ordre privé. La France aurait dû se porter partie civile au procès, puisqu’il y avait exportation illicite; elle ne l’a pas fait.

Et aujourd’hui?
Bruno Racine s’est vraiment mobilisé. L’équation est compliquée cependant, et sa marge de manoeuvre réduite, le ministère ayant des démêlés avec Aristophil. Le gouvernement a été favorable. Il a aidé à inscrire l’oeuvre sur la base des biens volés d’Interpol. J’ai lutté, lutté pour offrir ce trésor à la BNF… bien sûr, il y a une part de regret de ne pas y être encore arrivé, mais je continuerai, pour que sa valeur historique soit pleinement reconnue.

Place de la Bastille en 1850

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