01.09.2010 Publication du Trésor de Mercure (Daguerréotypes de Girault de Prangey)

Trésor de Mercure couv

Esprit fort et indépendant né après la Terreur, Joseph-Philibert Girault de Prangey (1804-1892) est le dernier descendant des seigneurs de Vitry dont le fief de Vitry-lès-Nogent (Haute-Marne) a été entièrement détruit au début du XVIIe siècle. Il nait à Langres, l’antique Andemantunum, ville gallo-romaine dont le nombre des habitants n’a pas bougé depuis vingt siècles, 8.000 personnes à chaque époque dont le célèbre Denis Diderot au XVIIIe siècle. Girault y étudie les arts avec son ami le futur peintre Jules-Claude Ziegler (1804-1856), puis ensemble ils partent pour Paris parfaire leur formation dans les ateliers de Ingres et Heim. Ils créent ensemble le premier musée de Langres dans l’ église Saint-Didier, abandonnée depuis la revolution. L’esprit mordant de Joseph-Philibert irrite et irritera toute sa vie ses contemporains, il a lu le Dernier Abencérage de Chateaubriand et part pour l’Espagne étudier les vestiges arabes de l’Andalousie. Après avoir vu mourir son père, ses deux jeunes frères, sa petite soeur et enfin sa mère en 1828, il reste solitaire. De retour de Grenade en 1835, il consacre son héritage à la construction d’un palais mauresque dans le lieu le plus froid et le plus austère de France, une anfractuosité du plateau de Langres, à l’abri de l’incompréhension de ses contemporains hostiles mais avec une vue dégagée sur les Alpes, les Vosges et le Jura. Bien avant le gout pour l’orientalisme en architecture et le modernisme visionnaire de Jules Verne,
il invente un palais ajouré d’arabesques, les Tuaires de Courcelles sont inspirés d’un Yali.

Un astucieux système de réseau de fontaines chantantes et de tuyaux de vapeur sous pression animent et chauffent des serres peuplées de fruits exotiques, d’ananas et de palmiers, d’oiseaux de paradis et de perroquets moqueurs.

En 1841, Ziegler lui propose d’apprendre la nouvelle invention dont tout le monde parle, cette photographie que l’on dénomme alors daguerréotype si l’on est disciple du marchand Daguerre ou héliographie si on se situe dans la tradition de l’inventeur Nièpce. Girault, comme Talbot, préfère les termes de dessin d’après nature. On recherche encore les correspondances avec leur professeur Hyppolyte Bayard assisté du langrois François-Auguste Renard, ainsi que les académies d’hommes de Ziegler, premières études pour peintres qui avaient tant charmé Eugène Delacroix.

En avril 1842, muni de l’équipement le plus perfectionné du temps, de ses fioles de mercure volatil et d’une grande chambre au chassis de format 24×19 cm, Girault de Prangey s’embarque à Marseille pour un voyage de 24 mois. La première étape est non seulement symbolique mais stratégique c’est la villa Medicis à Rome. Pendant 3 mois, il trouve complète et rassemble les indices nécessaires à son expédition. Son ami Raoul Rochette témoigne qu’il « daguerreotype a tout-va, tout y passe, monuments, piferrari (mendiants) et même cardinaux. Il réalise le premier portait du Pape qui le décore d’un ordre vatican… ».

Puis Joseph-Philibert parcourt tour à tour Athènes en juillet 1842, Alexandrie en septembre, Le Caire, Constantinople, l’Asie Mineure, la Palestine, La Syrie, le Liban, Baalbaeck, Jérusalem pendant toute l’ année 1843 avant de retourner au Caire en février 1844 d’où il peut pousser à Assouan et Philae. Girault se permit de signer cette expédition et l’on retrouve son nom dans la pierre des lieux chers à son âme. Baalbeck abrita dans le temple du soleil le dernier refuge des paiens, Philae protégea les derniers prêtres des dieux égyptiens.

L’artiste daguerréotype selon cinq formats, tous inscrits dans le rectangle de son châssis, la pleine plaque; 24×18 cm saisie dans le sens horizontal ou vertical, la demi plaque, 12×18 cm, la demi-plaque panoramique, 9×24 cm, audace que ses contemporains oublieront par la suite, le 1/4 de plaque 12×9 cm et enfin le sixieme de plaque, 8×9 cm. Ainsi, de ses 300 plaques initiales de cuivre argentées, il parvient à réaliser près de 850 compositions, la majorité étant de petits formats. Les plus médiocres sont effacées aussitôt puis repolies et réutilisées jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant pour l’artiste. Lorsque Girault sait être le premier être humain a photographier un site, il réalise plusieurs variantes de la même vue. Elles sont toutes étiquetées, numérotées, titrées et rangées selon leur format dans une vingtaine de boîte en bois rainurées.

Au retour à Paris, il entreprend à partir de son travail une luxueuse publication illustrée de lithographies et consacrée aux Monuments arabes d’égypte, de Syrie et d’Asie Mineure qui paraît de 1846 à 1849, puis en 1851 la première livraison de Monuments et paysage de l’Orient. Contrairement aux techniques utilisées pour les Promenades daguerriennes de Lerebours en 1841-1842, les plaques impressionnées ne sont pas directement utilisées ni gravées à l’eau-forte pour le livre, chaque vue est redessinée par Girault, et les historiens n’ont pas encore considéré ces livres comme des livres de photographie.

Puis intervient la changement de régime, Louis-Napoléon Bonaparte organise le 2 décembre 1851 un coup d’état, abolissant bientôt la République, en contrant un parlement royaliste soutenu par les descendants des aristocrates. Alors que Victor Hugo prends le chemin
de l’exil à l’étranger, Ziegler et Girauld se retirent dans leurs provinces et Girault s’enferme dans sa grotte inaccessible.

Pendant 40 ans il « terrorise » les biens-pensants et les bourgeois du Second Empire. Il leur préfére la compagnie de ses jardiniers et des jeunes paysans du voisinage qu’il autorise à pénétrer dans son domaine quasi-onirique pour leur voyage de noces. Le curé de Courcelles Val-d’Esnoms, féru d’archéologie, semble son seul visiteur à qui il montre son trésor photographique et il lui demande au moins deux fois d’en vérifier l’inventaire. À côté des vingt boîtes du voyage figurent une dizaine d’autres contenantdes vues de Langres et Paris en 1841, puis une boîte de vues de Suisse reproduites désormais dans l’ouvrage Miroirs d’Argent.

En 1892, il lègue ses biens à un cousin et le domaine à son jardinier. Mais la Première guerre mondiale voit la mort du jardinier en 1914 puis celle de son son fils tombé dans les tranchées voisines ; la mère éplorée se réfugie en bas dans la vallée. Les animaux sauvages repeuplent les forêts de l’Est de la France, les fragiles décorations; les moucharabiehs, les serres, les canalisations se détériorent, et il pousse dans le parc grande quantité d’arbres grands et petits, de ronces et d’épines entrelacées.

Toute histoire de trésor, depuis celui de Troie, laisse quelques indices. Les plaques d’argent du pionnier de la photographie ont éé révélées subrepticement deux ou trois fois au XXe siècle. En 1934, le voisin qui a racheté les ruines du domaine en 1920 fait une déclaration officielle devant la Société des archéologues de Dijon où il mentionne à ses pairs avoir incidemment retrouver 21 boîtes dans une pièce en ruines avant de se résoudre à détruire le batîment (Une curieuse figure d’artiste, Girault de Prangey, par M. le comte de Simony, Mémoires de l’Académie des sciences, art et belles-lettres de Dijon).

En 1950, le voisin reçoit la visite du plus célèbre chasseur de trésors photographiques. Helmut Gernsheim le convainct de lui céder dix plaques qui ont rejoint le célèbre Point de vue du Gras de Nicéphore Niepce à Austin, Texas. Au milieu du XXe siècle, des Texans intrépides ont réuni les conditions de la création d’une grande capitale culturelle au milieu des puits de pétrole.
Le Comte de Simony fait don d’un ensemble de plaques de vues de Paris a la Bibliothèque Nationale, et de vues de Suisse au Musée de Bulle en Gruyère. Il reçoit aussi bientôt la visite du premier grand collectionneur français, André Jammes, qui l’aide à protéger son trésor en encadrant les fragiles images et obtient quelques vues, aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale.
Au début du XXIe siècle se succédent plusieurs ventes aux enchères organisées par une partie de la famille du comte de Simony, attirant l’atention des journalistes, des historiens et des musées sur l’oeuvre du solitaire lingon du Val-d’Esnoms. Aujourd’hui les plus belles plaques ont trouvé place dans les plus grands musées du monde entier.

Et puis ce petit miracle, cette situation improbable dont rêvent tous les chasseurs et tous les collectionneurs. Grâce aux efforts simultanés des enchères, des journaux et des musées pour attirer l’attention sur l’oeuvre de ce pionnier de la photographie, une boîte supplémentaire a été retrouvée. Une boîte inespérée. Une boîte de 1/2 plaques dont une partie a été effacée par le temps mais où se sont conservées 12 remarquables compositions. Et ce trésor de mercure composé de vues de Rome du Caire et d’Istanbul constitue le premier élément d’une nouvelle collection.

Accéder au pdf : Trésor de Mercure Girault de Prangey 0910

Daguerreotype Girault de Prangey3 Daguerreotype Girault de Prangey2

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *